L’islam et la révolution

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          Beaucoup ne voulaient pas les voir, ou en parlaient de loin, beaucoup par facilité et d’autres par racisme non assumé. En incendiant les périphéries des grandes villes en 2005, et encore plus avec les récents attentats, les masses musulmanes ont fait leur entrée sur la scène politique. Non seulement elles existent, mais en plus elles pensent et en plus elles sont en rupture avec le système imposé. Le ‘pire’, c’est qu’elles ont des revendications culturelles en complète opposition avec le modèle ‘universaliste’ français. De cela, la droite s’en lave les mains : elle peut démontrer ainsi que les musulman-e-s ne peuvent ou ne veulent pas s’intégrer, qu’ils ne sont pas compatible avec notre modèle de ‘civilisation’, etc. etc. La gauche, elle, est déphasée : ses « clients » habituels ne se comportent pas comme prévu. Au lieu de voter tranquillement pour elle, ils abstiennent massivement ; au lieu d’accepter et de se fondre dans le moule merveilleux de la société universaliste française, ils préfèrent se tourner vers l’imam et la tradition. Bref la gauche est perdue. Que beaucoup doivent regretter cette période bénie où l’on n’en parlait pas !

 Pour les révolutionnaires la question est autre. Les masses populaires les plus exploitées, les ‘profondeurs’ du prolétariat ne viennent pas spontanément aux révolutionnaires mêmes les plus sincères.

 Avant tout chose, nous devons faire notre autocritique.

 Personne n’a vu, ou n’a voulu voir, que ça bouillonnait dans les masses musulmanes. Le problème c’est que la nature a horreur du vide, et que si ces masses ne trouvent pas de solution révolutionnaire, elles vont alors vers les solutions réactionnaires qui s’offrent à elles. L’intégrisme religieux est une tentative, erronée, de trouver une solution à leurs problèmes et à leur oppression. Ce n’est pas un phénomène idéaliste sorti des cerveaux par pure fantaisie, mais bien le résultat de l’oppression constante que subissent les millions de musulman-e-s en hexagone. Oppression principalement de classe, mais aussi en tant que ‘rattaché-e-s’ à des nationalités/cultures extra-européennes et longtemps colonisées, sur le territoire européen d’un État français qui ne s’est jamais dépouillé de ses habits de colon (et continue à dominer sous de nouvelles formes, d’ailleurs, l’ancienne partie non-européenne de son imperium). Il est possible pour ces forces de travail ‘importées’ tout au long des ‘Trente Glorieuses’ pour les besoins du capitalisme (sans parler des vagues migratoires plus récentes), que les ‘sergents recruteurs’ de Renaud ou Citroën, Bouygues et d’autres encore allaient littéralement chercher au fond de leur bled natal et qui sont restées là, passant des bidonvilles sordides aux barres HLM lugubres et y faisant souche avec leur descendance, de parler de véritables colonisé-e-s intérieur-e-s – entendu dans ce sens-là, le terme étant également employé parfois pour nos Peuples occitan, basque, breton, corse etc.

 S’il y a dans ces masses populaires un retour vers le religieux, c’est que cela leur ‘sert’ déjà sur le plan personnel, en trouvant un cadre de vie plus « droit » que celui de la société consumériste et ‘du spectacle’, bref du fétichisme de la marchandise. On ne peut pas leur en vouloir de ne pas envier les modèles de féminité du capitalisme de consommation de masse, ou les petits-bourgeois dégénérés. Il y a clairement une recherche de dignité chez la majorité des femmes musulmanes qui se voilent en Hexagone. Il y a aussi un respect des ancêtres, de leurs racines durement coupées par l’exil de leur terre et de leur culture. Une fierté, aussi, d’emmerder les bien-pensants parisiens qui se vautrent dans la luxure et la décadence. Et tout comme l’islam a été un puissant ferment anticolonial en Algérie, avec les oulémas, il peut ici aussi revêtir un aspect révolutionnaire. À nous d’analyser posément ce phénomène et de ne pas nous tromper d’ennemi.

 Comprenons que :

 

  1. Nous devons partir de la réalité. Les masses musulmanes se ré-islamisent. C’est un fait ! Et partir des faits est la seule méthode matérialiste conséquente. Nous n’avons pas à les juger, elles ont leurs raisons qui sont très terre à terre et multiples.

 

 

  1. Nous ne pouvons pas traiter de l’Islam en général mais bien de l’islam dans l’État français, avec ses caractéristiques propres. Comparer l’islam en Hexagone avec l’islam en Syrie ou en Iran est une erreur que nous ne devons pas faire. Chaque phénomène social et culturel se développe dans une société propre.

 

 

  1. Il faut différencier la religion d’une minorité comme l’islam, religion qui n’a aucune chance de parvenir au pouvoir, d’une religion majoritaire comme le catholicisme qui l’a été (religion d’État) durant des siècles et qui est la religion de la plus grande partie de la classe dominante. De plus l’islam (sunnite en tout cas) est une religion « démocratique » c’est-à-dire horizontale, il n’y a pas réellement de clergé, tout juste des personnes (imams) faisant localement autorité auprès de la communauté, et parfois auprès des plus grandes mosquées ou des universités (musulmanes comme les nôtres étaient catholiques jusqu’en 1789 !) des ‘docteurs’ de la foi, des oulémas qui sont des sortes de ‘sages’ chargés de fixer des règles de vie en société en interprétant les textes (car en principe, il n’a jamais été question de suivre les textes islamiques ‘à la lettre’ !). Être musulman en Hexagone aujourd’hui relève généralement d’un choix (conversion ou ‘retour’ dans le cadre d’un milieu familial peu pratiquant), et beaucoup de gens apprécient sans doute (ceci pouvant valoir également pour les églises évangéliques) cette horizontalité, où le croyant est seul devant Dieu.

 

 

  1. Nous devons analyser cette réalité au prisme de la lutte des classes dans l’État français. L’islam n’est pas la religion de tout le monde, mais d’une partie de la société, celle d’une partie du prolétariat qui de par sa position de colonisé-e-s intérieur-e-s est la plus exploitée en Hexagone. Il est donc logique qu’elle soit la plus crainte par les dominants, surtout si elle se rattache par ailleurs, par des liens culturels forts, à de pays qui sont également parmi les plus violemment exploités et opprimés par l’impérialisme – et qui résistent parfois farouchement à celui-ci. Par ailleurs, la cabale contre les musulmans vise aussi à diviser encore plus les masses populaires afin d’empêcher toute révolution dans l’État français. La question musulmane sert de chiffon rouge pour nous détourner des vrais problèmes. Et sans vouloir verser dans le complotisme, il faut tout de même reconnaître que les actes islamistes de violence de masse offrent aux gouvernants bourgeois une occasion rêvée pour mettre en place un régime d’exception dans lequel la lutte contre la Loi El Khomri, par exemple, s’avère ensuite extrêmement difficile pour le mouvement social organisé.

 

 

  1. Le fait religieux est quelque chose d’irrationnel. Ce n’est pas parce que l’on proclame que Dieu n’existe pas, qu’on le démontre de manière rationnelle par la science, que ceci est forcément accepté comme « vrai » par les larges masses. 85% de l’humanité croit en Dieu : de fait, Dieu existe dans le cerveau des masses humaines et cette existence, en déterminant les comportements sociaux, est une force matérielle. L’anticléricalisme dans l’État français ne vient pas d’une meilleure compréhension du monde, mais de la lutte aiguë que la bourgeoisie a dû livrer contre l’Église (‘parti’ de la noblesse, de la grande propriété terrienne… et aussi des masses paysannes à mettre définitivement dans les chaînes du Capital !) pour le contrôle de la société. Cette lutte s’est poursuivie avec le mouvement socialiste qui a généralement marché dans les pas de l’aile gauche de la bourgeoisie (franc-maçonnerie, ‘Libre Pensée’ etc.) sur ce point. C’est une exception (énormément de bourgeoisies dans le monde, même dans des pays très avancés comme les États-Unis, ne sont pas dans ce paradigme). Tout porte à croire, à l’échelle du vaste monde, qu’il est plus ‘normal’ de croire en Dieu que l’inverse. C’est donc un fait culturel de ne pas croire en Dieu à l’heure actuelle. Il ne faut donc pas partir de nos sentiments, ce qui serait de l’idéalisme, mais de la réalité de notre terrain de lutte.

 

 

  1. Le retour de la religion est logique, elle est le seul pilier culturel, civilisationnel, mais aussi de résistance à l’ordre républicain capitaliste et raciste, qui existe dans les périphéries métropolitaines. C’est un retour à la question de l’identité détruite inlassablement par le capitalisme.

 

 

  1. Ce retour est né de nos erreurs et de notre échec en tant que révolutionnaires, car nous n’avons pas fait correctement notre travail de révolutionnaires auprès des masses de culture musulmane. Les imams dans les quartiers populaires sont donc venus proposer en notre lieu et place une conception du monde à l’opposé du monde impérialiste et consumériste, fondée sur le respect de soi et des autres, l’humilité et la droiture. Qu’ils/elles soient croyant-e-s ou pas, les musulman-e-s ont un profond respect pour leur religion, c’est un ciment de leur identité collective. Dans leur grande majorité ils sont issus de pays semi-coloniaux et semi-féodaux où la construction de l’État moderne (l’État ‘national’) n’est pas parachevée, si bien que la religion reste le seul ciment unitaire.

 

 

  1. Sur la question féminine, nous répondrons que rien ne prouve que cacher ses cheveux empêche une femme d’avoir des idées féministes. Les femmes ont le droit de se vêtir comme elles le souhaitent, avec une mini-jupe où avec un voile, où les deux d’ailleurs.

 

 

  1. La religion, le fait de croire en quelque chose de supérieur à l’humain, n’a jamais empêché une révolution sociale. Car même si l’on est très croyant, la réalité quotidienne nous ramène toujours dans le dur monde de la guerre de classe. Croire en une vie éternelle de béatitude dans l’au-delà ne donne pas à manger, ni un logement décent, ni un travail digne et socialement utile, ni une éducation digne pour ses enfants, ni un système de santé performant en ce bas-monde. C’est le pouvoir qui donne cela, la question de savoir qui dirige la production et la société dans son ensemble ; si bien que cette question du pouvoir va tôt ou tard se poser, même si une quelconque ‘autorité’ religieuse invitait à n’en rien faire et à attendre tranquillement la mort et le paradis censé la suivre. D’ailleurs l’inverse n’est pas non plus le critère certain d’un esprit révolutionnaire : combien d’athées dans ce pays sont-ils d’infâmes réactionnaires ?

 

 

  1. L’islam radical est la partie révolutionnaire (dans son sens d’une politique radicale) et internationaliste de ce phénomène. Comment peut-on imaginer que les musulman-e-s ne vivent pas avec un affect particulier le sort réservé aux Palestiniens depuis 1948, ou les différentes guerres pour le pétrole qui ont massacré des millions de musulmans ces 40 dernières années ? Il faut reconnaître aussi que les seuls à porter actuellement des coups violents à l’impérialisme, nonobstant le projet de société ‘conservateur’ voire ‘réactionnaire’ à nos yeux occidentaux qu’ils portent, et le caractère antipopulaire de nombre de leurs actions (attentats-massacres indiscriminés, répression dans les territoires qu’ils contrôlent), ce sont les musulmans radicaux et non pas nous les révolutionnaires. À nous de gagner cette jeunesse prête à en découdre pour qu’elle s’oriente du bon côté de la marche de l’histoire, vers la lutte pour le communisme et la question du pouvoir populaire.

 

 

  1. Les masses abandonneront la religion lorsqu’elles n’en auront plus besoin – ce qui pourrait vouloir dire pratiquement au stade du communisme… et encore mourra-t-on (à ce stade) toujours un jour, et il est impossible de dire quelles pourront être alors les théories quant au devenir de notre conscience d’exister une fois notre corps « redevenu poussière ».

 

En conclusion, sans les masses musulmanes il ne peut y avoir de révolution dans l’État français. Si nous ne partons pas de la question de classe, et cela pour TOUTE chose, nous nous échouerons sur les bancs de sable de l’idéalisme contre-révolutionnaire. Nous n’avons pas à prendre position sur des choix personnels aussi profonds que la religion. Faire cela serait nous couper des masses, et donc anti-révolutionnaire.

Nous devons être aux côtés de la partie du peuple la plus écrasée, la plus exploitée, et la défendre. Aujourd’hui, défendre les masses musulmanes face au fascisme est une nécessité. Les défendre c’est aussi soutenir leurs droits démocratiques, notamment celui d’avoir accès à des lieux de cultes dignes, à un exercice non-entravé de leurs rites ou encore au port de signes distinctifs de leur foi. C’est aussi comprendre que les masses sont parcourues de contradictions multiples que nous, révolutionnaires, devons accepter de voir et de prendre en compte (et non rejeter comme des ‘monstruosités’) afin de les dénouer dans un sens révolutionnaire (vers l’émancipation, vers le communisme).

Ce qui est certain, c’est que les révolutionnaires doivent apprendre des masses et que nous avons beaucoup à apprendre des masses musulmanes en particulier, car nous ne retrouvons nulle part ailleurs un si haut niveau de combattivité ni une telle rupture idéologique et culturelle avec le système bourgeois et son État.

 

Collectiu SLP