Peru - do Império dos incas ao Império da cocaína
Pérou - de l’Empire des Incas à l’Empire de la cocaïne.
Pérou contemporain
Chapitre I.
Un message de 15 lignes
Je rentre au numéro 572 de l’avenue Tacna de Lima.
C’est un vieil et mal entretenu immeuble de bureaux. Je le définirais plutôt comme un « cortiço commercial » après que l’ascenseur à la porte lourde et bruyante m’ait laissée au 10e étage.
Est-ce que je réussirai à la rencontrer ?
J’étais fatiguée, la bouche sèche. J’avais débarqué de l’aéroport plus deux heures auparavant. Et c’est seulement maintenant que j’arrivais à destination après avoir renversé une centaine de vendeurs à la sauvette et suffoqué dans l’air empesté d’urine des rues du centre de Lima.
Au second étage, une porte en bois sombre et entaillée s’ouvre. L’homme que je cherche n’est pas là, mais on me laisse l’attendre dans la salle d’attente. C’est seulement après avoir laissé mon corps s’écrouler dans le canapé que j’observe autour de moi le décor. Sur les murs sobres il y a des posters de La Havane, un portrait de Marx et de Che Guevara.
Les meubles sont austères et modestes. Quelques journaux et revues sont éparpillés sur une table basse. Partout il y a une odeur de vieux papiers, de bibliothèques.
Mais je n’étais pas seule, car d’une autre salle provenaient des bruits qu’une journaliste ne pouvait confondre (avant l’arrivée de l’ordinateur) : le son rythmé des machines à écrire, ou d’un télex, ou d’un téléphone sonnant à chaque seconde.
Fille de la dictature.
J’étais dans la succursale de l’agence d’information cubaine « Presse Latine » (Prela) au Pérou.
J’attendais une personne que je ne connaissais pas, mais dont j’avais entendu parler à Florianapolis – ville où j’habitais – avant de partir en voyage. C’était Haroldo Walls, directeur de la Prela au Pérou et ami d’une amie journaliste catarinense (de l’Etat de Santa Catarina au Brésil) qui avait habité à Cuba.
Walls était brésilien mais il avait acquis la nationalité cubaine quand il s’était exilé sur l’île de Fidel Castro après le coup d’état militaire de 1964 au Brésil. Il s’était radicalisé définitivement à Cuba, en militant pour la révolution et en travaillant pour la presse locale. À présent il était dans la Prela.
L’agence, malgré sa taille, était en ébullition. Manuel et Abelardo, les reporters, m’invitèrent au bout d’un moment à entrer dans leur salle, mais ils n’avaient pas de temps à me consacrer. Ils réagirent de la manière typique des collègues de la profession quand je leur expliquais que j’étais journaliste et que je venais d’arriver au Pérou : ils remplirent mes mains d’une pile de télex pour que je lise les dernières informations du jour.
J’avais débuté cinq mois plus tôt (nous étions juin 1980) un voyage pour connaître l’Amérique Latine, laissant le Brésil dominé par les militaires et leur obscurantisme. Quelques heures avant d’arriver à Lima, je laissais derrière moi la Bolivie et sa réalité également brutale. C’était la dictature du général Garcia Meza. Troupes et tanks dans la rue, couvre-feu, leaders de gauche et ouvriers assassinés, partis politiques en clandestinités. C’est pour cela que l’ambiance de l’agence Prela me semblait étrange avec ses affiches cubaines et les petits bustes de Lénine décorant les tables.
Il y avait un contraste pour moi à écouter Manuel et Abelardo parlant en toute normalité de la prochaine action du PCP (pro-soviétique) et de la Gauche Unies (IU) qui se déroulerait très bientôt sur une place de Lima.
Une fois une amie journaliste, qui était comme moi « fille de la dictature », qui avait vécu son enfance et son adolescence pendant les années de « trevas » du régime militaire, disait quelque chose de curieux mais qui démontrait le niveau de répression auquel nous étions soumis. Selon elle, l’une des choses qui la déconcerta le plus en faisant son premier reportage hors du Brésil, en Colombie, fut de trouver dans l’annuaire le numéro de téléphone du Parti communiste. Cela l’impressionna tellement que, même si elle trouvait cela un peu bête, elle commença à considérer l’annuaire téléphonique comme une mesure de la démocratie dans les pays où elle passait.
L’impact, sur moi, qu’eut cette première visite dans l’agence au Pérou fut égal à celle de mon amie. Un émerveillement un peu enfantin pour un lieu qui vivait des expériences inimaginables dans le Brésil fermé du général João Batista Figueiredo.
Les textes des télex, que je lisais, montraient cela. Des élections très disputées dans le pays, des grèves explosant un peu partout, des critiques ouvertes et dures contre le gouvernement. Tout ce qui était interdit chez moi.
« Ce sont quelques provocateurs.. »
Au milieu de cette montagne d’infos, une note courte, moins de 15 lignes, attira mon attention. Elle disait que des terroristes d’un groupe se nommant « Sendero Luminoso » avaient dynamité des pylônes électriques dans une ville de province, laissant une zone sans électricité.
« Qui sont ces personnes », demandais-je aux deux reporters en leur tendant le message. Ils n’avaient jamais entendu parler de ce groupe, ni du fait qu’il y avait des actions violentes au Pérou. Le plus intriguant est que Manuel et Abelardo paraissaient autant perdus que moi. Je sentis que ma curiosité les incommodait. Le maximum que je pus obtenir d’eux fut quelque chose similaire à un râle : « ce sont quelques provocateurs... »
Ce fut certainement pendant ce moment de malaise que me vint pour la première fois ce grand point d’interrogation au sujet du Pérou : qu’était-il en train de se passer dans ce pays ?
Un questionnement qui ne fit que croître tout au long des deux années suivantes, dans les mêmes proportions qu’augmentaient les actions du « Sentier Lumineux ». Tandis que j’accompagnais, du Brésil, les informations sur le Pérou, où se multipliaient les sabotages, les coupures d’électricité, les bombes, les morts de représentants de l’autorité ; s’amplifiait le constat que quelque chose de très sérieux se passait effectivement dans les Andes.