30 ans du massacre de la grotte d'Ouvéa

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Il y a 30 ans, jour pour jour, l’ordre colonial républicain frappait le peuple Kanak de plein fouet. Dix-neuf patriotes kanaks étaient lâchement assassinés. Leur seul crime : refuser le colonialisme français. La Kanaky (Nouvelle-Calédonie en langage coloniale) est une colonie directe de l’Etat français depuis le 24 septembre 1853 sous le règne de Napoléon III.

C’est l’exploitation du bois de santal qui poussa la France à coloniser ce territoire lointain, puis avec le déclin de ce commerce, c’est l’esclavage qui est venue le remplacer. Les Kanaks étaient « recrutés » pour travailler dans les plantations sucrières de la région. Le 25 juin 1854 Port-de France, future Nouméa, est fondée par quelques dizaines de colons. Après cela la Kanaky devient une colonie pénitentiaire, entre  1860 et 1897, 22000 criminelles et prisonniers politiques (dont des communards) seront déportés  sur le « cailloux ». Ils seront la base de la population blanche. En 1864 d’importants gisements de nickel sont découverts sur l’île. A partir de 1876, avec la création de la société Le Nikel, l’exploitation de l’île s’accentue. Les Kanaks sont bien sûr exclus de cette économie et sont confinés à des travaux serviles.

Face à cette situation les Kanaks s’organisent autour du Haut chef Atal et se révoltent en 1878 en déclarant la guerre à la France. Cette guérilla causa la mort à 200 colons, ce conflit fut suivie d’un second en 1917.

Les Européens ont importé avec eux de nouvelles maladies qui firent passer la population Kanak de 60000 en 1878 à 27000 en 1921.

C’est Aimé Césaire, député d’Outremer, qui fit passer une loi pour transformer la Kanaky en département en 1946. Le statut de l’indigénat est aboli mais ce n’est qu’en 1953 que les Kanaks eurent la citoyenneté française.

Comme souvent les richesses de la terre d’un peuple colonisé se retournent contre lui. Ce fut le cas des Kanaks. Entre 1968 et 1972 l’exportation du nickel explose, c’est le « boom du nickel ».  De nombreux européens et polynésiens affluent, attirés par le travail minier. Les Kanaks deviennent minoritaires sur leur terre.

Durant toute cette période les patriotes kanaks n’ont eu de cesse de lutter contre le colonialisme. L’Union calédonienne est fondée en 1953. En 1975 plus de 50000 personnes se rassemblent au festival Mélanésia 2000, premier festival des arts mélanésiens organisé en Kanaky. Ce festival est hautement politique, Jean Marie Tjibaou (leader de l’Union Calédonienne) dira à la RFO en 1988 :

« C'était la première fois que des Kanaks se rassemblaient pour dire qu'ils ne sont pas seulement des vestiges d'une race en voie de disparition mais qu'ils sont fondamentalement présents avec une volonté de construire l'avenir, de partager l'avenir en apportant ce qu'ils ont de saveur à la vie moderne. »

Trois mois après le festival, en décembre 1975, les mouvements indépendantistes s’unissent au sein du Parti de libération Kanak (Palika) lors du congrès de Temala. En 1978 c’est le front indépendantiste qui est créé avec six partis dont le Palika.

Avec l’élection de François Mitterrand en 1981 la revendication indépendantiste s’exprime de plus en plus fermement. L’Etat français propose un statut « Lemoine » qui donne une large autonomie à l’île en attendant un référendum d’autodétermination dans les cinq à venir. Les anti-indépendantistes rassemblés dans le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (couramment appelé le Rassemblement) s’oppose à ce statut qui semble pour lui une ouverture vers l’indépendance. Les indépendantistes de même le refusent, contestant les échéances et le corps électoral. Cette question du corps électoral, c’est-à-dire de qui pourra voter au référendum, est centrale dans la question indépendantiste. En effet durant toutes ces années la population de la Kanaky  croit bien plus vite que son solde naturel. L’Etat français encourage l’implantation de métropolitains pour faire définitivement pencher la balance en faveur du statut quo.

Considérant finalement la quête de l'indépendance comme impossible à obtenir à l'intérieur des institutions territoriales, lors de son congrès tenu à Nouméa les 22, 23 et 24 septembre 1984, Jean-Marie Tjibaou transforme le FI en un Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Le FLNKS décide le boycott des élections. Ce boycott est symbolisé par Eloi Machoro qui brisa une urne avec un coup de Tamioc (nom donné à une hachette kanak).

Le 1er décembre 1984, lors du 1er Congrès du FLNKS organisé dans la tribu de La Conception au Mont-Dore, le Gouvernement provisoire de Kanaky (GPK) est déclaré, avec pour président Jean-Marie Tjibaou. Celui-ci présente aux Kanaks et au monde pour la première fois le drapeau adopté par les indépendantistes.

Ces actions marquent le début des « évènements », une période qui dure jusqu’en 1988 où la Kanaky vie en climat de guerre civile. En effet les Caldoches (nom donné aux descendants des premiers colons européens) n’ont pas supporté ces actes de rébellion. La Kanaky se couvre de barrages indépendantistes, loyalistes et de la gendarmerie.  Le 5 décembre 1984, 10 kanaks sont assassinés dont deux des frères de Jean-Marie Tjibaou, les auteurs seront relaxés par la justice coloniale. J-M Tjibaou dira que la « chasse au kanak est ouverte ». Eloi Machado est assassiné par le GIGN lors de l’occupation d’une maison d’un Européen. Des émeutes anti indépendantistes ont lieu à Nouméa après la mort d’un jeune Caldoche. L’état d’urgence et le couvre-feu est décrété en Kanaky.

Le 2 décembre 1986, il obtient ainsi le vote par l'Assemblée générale des Nations unies (à la majorité des 3/5e de ses membres) de la résolution 41/41 A affirmant « le droit inaliénable du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l’autodétermination et à l’indépendance » et inscrivant l'archipel sur la Liste des territoires non autonomes selon l'ONU.

Face à cela le gouvernement décide d’un referendum concernant l’indépendance de la Kanaky. Les indépendantistes boycottent le référendum n’étant pas d’accord avec les trois ans de résidence sur l’île nécessaires pour voter. La participation est de 59,1 % (avec 58 % des inscrits) pour un résultat de 98,3 % de voix favorables au maintien de la Kanaky dans la République Française.

C’est dans cette ambiance extrêmement tendue que le vendredi 22 avril 1988, deux jours avant le premier tour des élections présidentielles, des indépendantistes kanaks attaquent la gendarmerie de Fayaoué. Le but était de retenir les gendarmes en otage tout le long des présidentielles et de tenter de déclencher une insurrection. Malheureusement la gendarmerie ne devant compter que trois gendarmes avaient été renforcés de 28 gardes mobiles. Dès le début de l’attaque trois gendarmes sont tués. Les vingt-sept autres gendarmes, désarmés, sont pris en otage et séparés en deux groupes. Le premier groupe, mené par Chanel Kapoeri, se rend dans le sud de l’île à Mouli, où les otages sont finalement libérés trois jours plus tard à la demande des anciens. Le second groupe de seize otages conduit par Alphonse Dianou (Chef des jeunes du FLNKS) est emmené dans une grotte située dans le nord de l'île.

Paris réagit en force coloniale : l’île d’Ouvéa est bouclée, déclarée « zone militaire » et interdite aux journalistes. Elle envoie d’importantes forces armées : plusieurs escadrons de gendarmes mobiles, 1 régiment d’infanterie, 1 de parachutistes, des fusiliers-marins, une équipe de lance-flamme du génie parachutiste (sic). Sur l’île peut de personne connaissent la grotte. L’armée retrouve ses vieux habits coloniaux et torturent, terrorise pour découvrir la grotte, c’est chose faite le 27 avril.  Il est clair que les indépendantistes dans la grotte voulaient ressortir vivant, mais le gouvernement français dirigé par Jacques Chirac en a décidé autrement. Il pensait avec cela montrer sa détermination politique et gagnerait les bulletins du FN.

Le 5 mai 1988 à 6h15 l’opération pour libérer les otages commence. Soixante-quinze hommes participent à l’assaut. Les indépendantistes combattent avec la rage du désespoir mais la différence de force est trop importante. Il y a deux morts du côté des forces coloniales et dix-neuf morts du côté des indépendantistes. Certains sont achevés après l’opération, à coup de botte, ou d’une balle dans la nuque, Alphonse Dianou blessé est laissé mourant par les militaires.

Cette épisode aboutira aux accords de Matignon le 26 juin 1988 qui prévoient un référendum sur l'autodétermination après dix ans et ramène la paix après quatre années de quasi-guerre civile. Cet accord ne convient pas aux indépendantistes les plus déterminés et assassinent le 4 mai 1989 Jean-Marie Tjibaou et son second. Un deuxième accord sera signé le 5 mai 1998 qui repousse le referendum d’autodétermination entre 2014 et 2018.

Le 17-18 novembre 2007 : l'USTKE (le syndicat indépendantiste qui s'est opposé à l'accord de Nouméa) se dote d'un bras politique, le Parti travailliste, se voulant plus à gauche que le FLNKS avec une plateforme nettement anticapitaliste et altermondialiste et appelant à une « indépendance dès 2014 ».

 

Le référendum aura normalement lieu à la fin de cette année, le 4 novembre 2018. Et c’est surement pour cela que Macron a tenu à se rendre aux commémorations du massacre d’Ouvéa. Le pouvoir colonial dans toute sa splendeur hypocrite. La kanaky doit retrouver son indépendance avec ou sans référendum.

Nous vous proposons le communiqué du Parti Travailliste Kanaky :

Macron en Nouvelle-Calédonie : entre colonisation et commémoration indécente

30 ans après le massacre de la grotte d'Ouvéa

 

A quelques mois du référendum qui se tiendra le 4 novembre prochain, Macron se rend pour la première fois en Nouvelle-Calédonie, colonie française importante en raison de ses ressources en nickel. Toujours adepte du « en même temps », le chef de l'Etat ne veut pas échauffer les esprits dans ce territoire où la question sociale reste bouillante. Macron visitera donc toutes les îles et se rendra même à la grotte d'Ouvéa, où 19 kanaks ont été tués par la gendarmerie française en 1988.
  

Même si le référendum risque fort de maintenir la Nouvelle-Calédonie sous la domination de la France avec, selon les sondages, 59,7 % de non pour la déclaration d’indépendance, la visite du chef de l’Etat n’en reste pas moins compliquée dans ce territoire marqué par de profondes inégalités et par des mouvements d’opposition puissants et fréquents. Vingt ans après avoir promis d’organiser un référendum sur la question de l’indépendance, période pendant laquelle le pouvoir a eu toute latitude pour installer ses élites et préparer sa victoire, la visite de Macron du 3 au 5 mai reste donc soumise à des tensions et le moins qu’on puisse dire c’est que faire l’apologie des « valeurs communes » qui unissent les populations locales à l’Etat français reste un exercice de style périlleux.

Quelques mois après la venue d’Édouard Philippe, qui avait rendu hommage aussi bien à Jean-Marie Tjibaou, le chef du Front de Libération Kanake et Socialiste (FLNKS) qu’à Jacques Lafleur, leader du Rassemblement pour la Calédonie dans la France, et peu de temps après la visite de Valls sur le Caillou où il avait rappelé qu’il était « attaché à ce lien entre la Nouvelle-Calédonie et la France », Macron se livre à la même parade qui feint le respect démocratique du droit à l’auto-détermination des peuples pour peser plus certainement en faveur d’une prolongation de l’ordre établi sur la collectivité territoriale.

Interpellé sur sa droite par Les Républicains en la personne de Pierre Frogier, Macron se voit rappelé qu’il doit assurer la « solidarité française » et ne pas montrer trop d’intérêt aux kanaks et acter que le référendum donnera la victoire aux anti-indépendantistes. La « marche bleu blanc rouge » de vendredi prochain, qui regroupe diverses formations loyalistes dont le Front national, entend bien montrer sa force et sa suprématie sur les indépendantistes. En ce sens, la visite de Macron à la grotte d’Ouvéa fait polémique puisque, pour la première fois depuis le massacre perpétré en 1988 par la gendarmerie française contre les indépendantistes kanaks, un président français va se rendre sur les lieux.

Les réactions à la venue du président 30 ans jour pour jour après l’exécution de 19 indépendantistes kanaks dans la grotte située à Gossanah a ravivé les tensions et les souvenirs douloureux. Comme le souligne Macky Wea, responsable du collectif de Gossanah, la venue de Macron sur le monument des 19 est une « insulte » et une « provocation ». Avec d’autres membres du collectif, il affirme vouloir empêcher la venue du président comme leurs slogans « Macron, ne fais pas le forcing » ou encore « Macron, Stop » le laissent entendre. Cette visite, destinée à mettre sur un pied d’égalité tous les épisodes coloniaux subis par la Nouvelle-Calédonie, dans l’esprit du préambule de l’accord de Nouméa du 5 mai 1998 qui insiste autant sur « les ombres de la période coloniale » que sur ses « lumières », est un geste fort de la part du président du « en même temps » qui pense pouvoir gommer sans difficultés un massacre colonial.

Les visites fréquentes des responsables politiques sur le territoire de la colonie française dans l’Océan Pacifique, ainsi que leur volonté de montrer une unité de façade face aux fractures sociales et politiques qui existent en Nouvelle-Calédonie, au point de mettre sur le même plan la commémoration du massacre perpétré par la gendarmerie le 5 mai 1988 et une cérémonie commémorative à la gendarmerie de Fayaoué, où quatre gendarmes ont été tués par les indépendantistes, montre l’importance de l’archipel pour la France, notamment pour ses intérêts économiques et impérialistes dans la région. Elle montre aussi que les blessures du passé et les effets de la colonisation ne sont pas effacés mais qu’ils continuent de marquer durablement la population kanake.

 

 

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