Région Occitanie, nos particularismes et l'occitanisme.

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Le 29 septembre 2016, le gouvernement officialisait le nom Occitanie-Pyrénées-Méditerranée pour la nouvelle région née de la fusion des régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. Dans le milieu occitaniste, les réactions furent mitigées, c'est le moins qu'on puisse dire.

Ces réactions avaient eu comme antécédent de virulents débats sur Facebook. Certains occitanistes voyaient ce nom comme le début d'une reconnaissance, tandis que d'autres le voyait comme la fin de l'occitanisme.

 

Ce serait même une trahison des occitanistes languedociens (entre autres) contre l'occitanisme en général. Cela a aussi provoqué un revolum des localismes occitans anti-occitanistes, mais qui reste un épiphénomène passager.
 
À l'heure actuelle, le nom Occitanie semble s'inscrire dans la durée ; il nous faut en prendre acte et comprendre quelques faits centraux si nous voulons (re) construire un mouvement occitaniste apportant des solutions aux problèmes des occitans.
 
Les débats houleux sur internet ont en fait libéré une accumulation de rancœurs dans le milieu occitaniste. C'était nécessaire, et ce sera bénéfique si on arrive à en sortir grandi.
 
Voici quelques points en guise d'introduction :
 
Tous nos problèmes, que ce soit le nom de la région ou le misérable poste en Agreg pour l'occitan cette année, découlent de notre annexion politique commencée il y a 800 ans. En nous enlevant notre pouvoir politique, les Français nous ont enlevé toute possibilité de développement autonome. Si nous ne nous plaçons pas dans ce cadre, nous ne pouvons pas analyser de fond en comble nos problèmes.
 
La réforme régionale est une réforme qui a été organisée et imposée par le pouvoir bonaparto-parisien. Le peuple n'a pas eu voix au chapitre... mis à part pour le vote du nom de la région. Aucun choix sur le contenu politique des nouvelles régions, tout était déjà décidé à Paris.

Alors ce nom, d'où vient-il ?

Lorsque les journaux régionaux ont lancé leurs consultations dans la presse, le nom Occitanie est systématiquement apparu et systématiquement il sortait majoritaire dans ces consultations populaires. Dire que  c'est le puissant lobby occitaniste languedo-centriste qui a décidé par son lobbyisme actif est vraiment réducteur, et nous fait passer à côté de choses très importantes.
 
Nous pensons que c'est plutôt le travail de générations d'occitanistes qui ont réussi à toucher la population. Nous pouvons affirmer que si ce vote avait eu lieu en 1960, jamais la population ne l'aurait autant plébiscité, voire pas du tout. La force du sentiment occitan est principalement due à ce travail de longa dans la population ET du particularisme languedocien qui fait que... ce n'est pas un particularisme, justement. Il n'y a pas de concurrence identitaire comme en Gascogne, en Provence, Limousin ou Auvergne etc.
 
Nous avons mené l'enquête dans nos entourages non-occitaniste pour savoir ce qu'ils pensaient du nouveau nom. À l'unanimité, tous avaient voté pour (principalement les jeunes) et c'était logique pour eux. C'est bien que le sentiment a pénétré la population en profondeur. Et donc, malgré que nous vivions dans le pire État en Europe sur cette question, nous pouvons transformer le monde. C'est un constat très positif.
 
Il y a une chose que nous enseigne le marxisme et qui est centrale dans tout cela, c'est le développement inégal des phénomènes. Tout phénomène ne se développe pas de la même façon. Une pierre ne s'érode pas de la même manière selon sa situation, un enfant ne grandira pas pareil selon son environnement social, et notre conscience de même n'évolue pas de manière égale. Le sentiment occitan ne déroge pas à cette règle, car il est directement lié à l'action subjective des militants occitanistes ET aux conditions locales.
 
Le Languedoc est loin d'être uniforme au niveau de l'occitanisme, il suffit de comparer le Lot avec l'Aude. De même, des régions hors Languedoc ont de puissants mouvements occitanistes comme le Béarn ou la Dordogne.
 
Nous pouvons aussi nous demander pourquoi dans les Valladas (ou le Val d'Aran) le sentiment est bien plus fort qu'en Provence, par exemple. C'est tout simplement dû, d'une part, au travail politique (et non uniquement culturel) de Fontan ; mais principalement lié aussi à la construction historique historique de l'Etat italien.
 
Ce constat nous amène à la question des particularismes.
 
Nos particularisme locaux, comme le sentiment gascon ou provençal ou auvergnat, sont-ils un frein au développement de l'occitanisme ?

Clairement non, ce qui est un frein se sont les forces anti-occitanistes qui se sont développées sur ces territoires en réactions et grâce à l'occitanisme. Nous pouvons affirmer que c'est grâce à la lutte occitaniste, qui a largement fait éclore cette question dans la population, que ces forces existent. C'est une des nombreuses formes que prennent les ennemis de notre construction nationale. C'est aussi une des contradictions de l'occitanisme.
 
Nous pensons que ces particularismes, qui ont des traits nationaux, sont un excellent terreau pour développer un projet occitan national. C'est le quasi sentiment national béarnais qui a été le terreau pour l'occitanisme dans la Vicomté. La Provence a cette même base, mais elle a connu de tels bouleversements sociaux et démographiques (migrations nord-sud très fortes dans un moment de construction de l'occitanisme) ces 70 dernières années que la lutte y est plus âpre. Il y aurait sûrement d'autres causes qu'il nous faudrait analyser, mais là n'est pas le sujet.
 
Comme nous l'avons vu ci-dessus, ce n'est pas parce que la Provence ne fait pas partie de la Nation occitane que l'occitanisme est faible. La Provence a vu naître le premier mouvement pan-occitan moderne avec le Félibre.
 
Ce sont les défenseurs anti-occitans de ces particularismes qui peuvent être un problème. Mais pourquoi ? Car au fond nous pourrions nous compléter, "construire local, agir global" comme dirait l'ami José. Ce n'est malheureusement pas si simple. L'occitanisme est né de la reconnaissance ouverte, tacite ou non-ouvertement assumée du fait national occitan. C'est-à-dire le fait qu'il y a une Nation occitane avec un Peuple occitan sur un territoire couvrant 33 départements français, plus des territoires dans les États italien et espagnol. Qu'on le veuille ou non, le mot Occitanie revêt un caractère national même si il n'est pas affirmé, encore, par la majorité des occitanistes. D'ailleurs, il suffit de voir certaines réactions sur le Facebook de la région Occitanie pour se rendre compte que cela inquiète certains. Les nationalistes français nous donnent des buts qui devraient être les nôtres. Peut-être est-ce nous qui ne sommes pas à la hauteur de nos tâches.
 
Gascogne ou Provence n'ont pas ce contenu politique qu'a le nom Occitanie. La Provence et la Gascogne sont des provinces d'Ancien Régime sans connotation nationale, bien que ce soit à nuancer pour la Provence car des mouvements se réclament de cette nation. Mais quoi qu'il en soit, elles n'auront jamais le potentiel rupturiste qu'a l'occitanisme.
 
Ce qui est plus grave, c'est que ces mouvements sont basés sur un mensonge récurrent : le fait que nous serions "contre", des "négateurs" de ces particularismes. Rien n'est plus éloignés de la vérité. Ce sont les occitanistes qui ont remis le drapeau béarnais à l'ordre du jour dans toutes leurs manifestations culturelles (Carnaval biarnès, Hestivòc etc.) et jusque dans les manifestations sociales et étudiantes. Nous nous réjouissons de voir des autocollants Gascogne sur les voitures dans les Landes (ou l'Aigle de Nissa, le drapeau de la Provence etc. dans ces régions) tandis qu'eux font une descente d'organe à chaque fois qu'ils voient une
croix occitane. Nous n'avons jamais ce type de contradiction entre notre attachement à notre territoire local et à l'Occitània.
 
Derrière tout cela il y a, premièrement, l'idéologie franchimande à l'œuvre : « Nous sommes quand même en France », nous avait signalé un membre de... l'IBG (Institut béarnais-gascon) lors d'une réunion pour la
mise en place de la signalisation bilingue ! Ces "défenseurs du Béarn" trouvaient qu'il ne fallait pas tout en bilingue. Le folklore avant tout mes frères, le reste à la baille. Certes il y a des vrais patriotes (gascon-béarnais) chez ces gens-là, mais ils sont minoritaires.
 
L'autre point, qui est tout aussi important, c'est « l'antigauchisme ». Effectivement, l'occitanisme a été porté par la lame de fond révolutionnaire bdes années 1960-70, et il est donc profondément ancré à gauche. Certes,nous occitanistes utilisons la graphie d'un collaborateur, Louis Alibert, mais  c'est un instrument et rien d'autre. Le cinéma moderne a été créé par Leni Riefenstahl, une nazi patentée, et personne aujourd'hui ne traite les cinéastes qui utilisent la contre-plongée de « nazis ».
 
Ce type d'attaques issues de personnes réactionnaires est un classique. Tout le monde peut vérifier que l'occitanisme moderne est né de la Résistance antifasciste, que les premiers à publier des textes occitanistes en 1945 étaient les journaux communistes de Toulouse et Marseille.
 
À noter que ces anti-occitans ont pris beaucoup d'ampleur avec le développement des réseaux sociaux... Sur le terrain, ce sont bel et bien les professeurs occitanistes qui affrontent les abus de l'Éducation Nationale, ce sont les parents des calandrons qui galèrent pour faire vivre les écoles, les groupes de musiques pour exister etc.

Vers une nouvelle époque de l'occitanisme
 
Notre faiblesse passagère face à ces gens vient du fait que l'occitanisme est en crise. Mais cette crise ne signifie en aucun cas sa fin. Comment pourrait mourir l'occitanisme alors qu'il y a jamais eu autant de gens conscients dans notre histoire, qu'on a rassemblé 30 000 personnes à Tolosa, que les écoles bilingues et Calandretas ouvrent sans cesse, que les politiques ne peuvent plus faire l'impasse sur cela, que même les organisations d'extrême-gauche prennent en compte cette question !
 
L'occitanisme ne peut mourir tant que nous serons dominés par trois États impérialistes.
 
Tout ceci ne signifie pas qu'il n'est pas en crise profonde, au contraire. Comme le mouvement révolutionnaire, il va se reconstruire.
 
Cette similitude des situations n'est en rien un hasard : elle a une signification profondément politique. L'occitanisme s'est construit dans la vague révolutionnaire à partir de 1945, puis avec son accentuation dans les années 1960-70, a campé sur ses positions de 1990 à aujourd'hui, puis tout comme pour le mouvement révolutionnaire de classe, une époque se ferme avec la crise générale du capitalisme et donc de fait s'ouvre une nouvelle étape pour l'occitanisme.
 
C'est un processus de reconstruction et cela va prendre du  temps. Cette séquence qui se referme doit être analysée et critiquée. Nous devons sans ambages ni détour critiquer profondément l'idéologie occitaniste depuis 1945. Pourquoi cette séquence n'a-t-elle pas réussi à arriver à des niveaux qualitatifs ou quantitatifs comme d'autres nations dominées (Pays Basque, Catalogne, Irlande, ou même Corse) ? Pourquoi l'occitanisme est-il si fragile aujourd'hui ? Pourquoi autant de tensions existent-elles dans le mouvement ? Et tant d'autres questions à analyser...
 
Il est clair que la soumission de l'occitanisme au bon vouloir de l'État français, sans rapport de force, fait qu'aujourd'hui avec la crise générale du capitalisme tout peut être remis en cause, comme avec la suppression/réduction des subventions. L'occitanisme n'arrive d'ailleurs plus se définir aujourd'hui ; il est parcouru par des tensions internes qui l'ont affaibli. Le traitement de la lutte du CFPO de Tolosa par la direction est proprement scandaleux, c'est un profond révélateur de cette crise profonde. L'occitanisme a ses contradictions de classes comme partout, le nier ne servirait en rien l'unité du mouvement.
 
Le languedocentrisme n'est pas un fantasme, mais bien une tendance à combattre. Il s'est paré de la cape occitaniste mais n'est qu'un régionalisme/localisme languedocien. Cette force qui vient de son propre développement, au lieu de se mettre en position de leader, ce dont nous aurions bien besoin, se met en position d'exclusivité. Certains semblent nous crier : "après nous le déluge"... L'exemple le plus frappant a été la série de manifestations pour la langue organisées en Languedoc, et ce malgré les demandes incessantes d'autres zones en besoin de reconnaissance. Certains militants de Nòs - Novèlas Occitànias sont des anciens militants d'Anaram Au Patac (organisation révolutionnaire occitane) ; à l'époque, lors de l'organisation de la seconde manifestation, nous avions proposé Marseille comme ville d'accueil, sans succès.  Mais  qu'on se le dise, même en Languedoc l'ambiance n'est pas joviale ; les défenseurs des écoles bilingues attaquent les Calandretas, et ce pour des raisons purement idéologiques.
 
Mais principalement, nous pensons que nous devons construire un nouvel occitanisme qui a besoin de rompre avec l'idéologie franchimande dominante, qui nous bloque et nous enferme dans un carcan dépréciatif.
 
Elle nous maintient dans notre enfance et nous empêche de nous affirmer adultes, c'est-à-dire comme une nation en construction et en lutte. Elle nous rend soumis à son mode de penser, et nous interdit de nous construire de manière autonome. L'occitanisme d'après-guerre n'a justement jamais réussi à cause de ce blocage idéologique terrible. Il faut savoir rompre avec le sein maternel ; les Français ne sont pas supérieurs idéologiquement ou culturellement à nous. L'occitanisme n'a pas vocation à réformer l'État français qui est de toute manière irréformable : il a vocation à rompre avec son cadre aliénant.  Nous n'avons pas besoin de tuteur, nous avons toutes les capacités à nous autogouverner.
 
L'autre ligne à suivre est celle de l'émancipation sociale. Particulièrement en Occitània, la lutte nationale ne peut se détacher de la lutte sociale. Nous avons besoin d'un véritable occitanisme politique qui parle de la question du pouvoir et donc du socialisme.
 
C'est donc une très bonne chose que cette crise de l'occitanisme : elle était nécessaire pour repartir sur de nouvelle bases et faire en tout premier lieu un bon qualitatif. L'occitanisme doit désormais se définir clairement comme un mouvement politique révolutionnaire, national et émancipateur.
 
Nous reprenons pour conclure la phrase d'Alain Sibé : Ce n'est pas la langue qui va sauver l'occitanisme : c'est l'occitanisme qui sauvera la langue.