Interview de l'ODPO : Pourquoi fêter le 25 juin ?

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Le 25 juin 2018,  ça fera 800 ans jour pour jour que Simon de Montfort, le chef des barbares venus du nord, mourrait écrasé sous une pierre. C’était une grande victoire pour les occitan-e-s et Tolosa était sauvée pour un temps. Le 23 juin 2018, l'Organisation Démocratique du Peuple Occitan (ODPO) rendra hommage à la résistance nationale occitane, celle prolongée et glorieuse qui un temps lutta contre l’invasion française et la croisade papale. Nòs-novèlas OccitàniaS a voulu en savoir plus sur l'événement :



Nòs : Pourquoi rendre hommage à un événement aussi ancien que celui de la croisade des "albigeois"?



L'ODPO : Nous pensons que pour les peuples et les individus la mémoire est fondamentale surtout pour ceux qui sont en lutte. Dans ce sens l'Histoire est au centre de la bataille pour la renaissance occitane. Car c'est la première chose qu'on dit à un peuple sans état : vous n'avez pas d'Histoire.

L’État français est conscient, lui, de l'importance d’ancrer sa genèse dans des temps reculés et souvent anachroniques. Il est surtout nécessaire de démontrer, pour lui, aujourd'hui comme au XIXe siècle, sa longue filiation avec un passé royaliste, voir antérieur. Au XIXe siècle l'Histoire étatique française (c'est à dire la vision de l'Histoire de la bourgeoisie nationale française, principalement parisienne) est mise en place sous la forme du Roman national dans le but d'assurer, avec l'unification linguistique, l’homogénéité et de faire de nous des "français". Mais la base de la nation française s'appuie sur un autre pilier qui est celui de l’État-nation fruit d'un consensus de toutes les classes et de tous les peuples. On nous a enseigné sans vergogne que l’État a précédé la nation comme frappé de la grâce de dieu. Pierre Vilar nous l'a décrit comme suit :

"C'est celle de Renan, encore présent chez Jaurès, héritage des "illustrés" de 1789 : La nation exprime la volonté globale des citoyens conscients. C'est l'image de l’État démocratique avec ses valeurs - on traite là d'une conception rationnelle et non mystique - et ses mensonges, parce qu'elle laisse croire à tous les citoyens, égaux en droits, qu'ils sont égaux de fait et qu'ils ont tout intérêt à défendre, donc, un système qui en réalité bénéficie seulement à une minorité. C'est le support de l'idéologie bourgeoise de la nation que l'enseignement impose à la France et qui triomphe en août 1914"1

A l’époque le Roman national a constitué un nouveau ciment pour stabiliser la construction de l’État français face à la prise de conscience autonome du prolétariat et dont la "nation citoyenne" avait pris un sacré coup avec 1871 et le massacre du prolétariat dans plusieurs grandes villes. Il fallait une destinée, une longue filiation avec les rois jusqu'à "Nos ancêtres les gaulois".

Aujourd'hui le retour du Roman national français est de nouveau une nécessité alors que les contradictions de l'"État-nation français" sont de plus en plus grandes avec la crise économique majeure, les minorités nationales des ex-colonies ou les nations sans État. L'"État-nation français" n'est en fait qu'un "État de la bourgeoisie française", les partis politiques ne sont que le relais de cet État, et ça les masses s'en rendent de plus en plus compte au quotidien.

L’État français a fait des massacreurs passés des occitans des grands hommes de son Histoire, qu'il a fait notre via son éducation nationale: Charles Martel, Saint Louis, Philippe le Bel, Louis XIV, Adolphe Thiers, Jules Ferry etc. Rois et apôtres de la colonisation, voilà le panthéon historique français ! Au contraire, qui se souvient souvient de Raimon Trencavel, Bernard Délicieux, Pierre de Brugère, Joan Cavalier, Pierre Grellety, Ailhaud de Volx et tant d'autres qui enflammèrent le sud de l’Hexagone pour la liberté et la dignité de notre peuple.

Il faut donc combattre ce Roman national comme un outil profondément réactionnaire qui est là pour tenter d'unir des classes et des nations sans État antagonistes.



Que voulez vous garder des ces événements vieux de 800 ans ?



Nous ne voulons jamais oublier que nous avons résisté les armes à la main durant de longues décennies face à l’invasion française avec la plus grande des dignités. Paratge et convivéncia ne veut pas dire soumission et acceptation. Non, notre peuple n’a pas été soumis par l’opération du saint esprit, mais par une guerre de conquête terroriste. Nous ne voulons jamais oublier lo Gran Mazel2, ni les centaines de villes et villages partiellement exterminés. Les bûchers, les viols, les tortures, toutes les immenses souffrances si horrible que la philosophe Weil en parlait comme étant une des deux catastrophes majeures de l'histoire européenne, l'autre étant le nazisme. Nous n'oublierons jamais que l’Occitània centrale ne s'est jamais relevée de l'invasion. Nous voulons garder à l'esprit que le siège de Tolosa en 1218 a été une victoire en général et en particulier celle des femmes sur la barbarie. Les femmes occitanes ont été de tous les combats contre l'oppression, le 25 juin c'est aussi le jour de la femme occitane en lutte.



Pensez-vous qu'il y ait quelques enseignements à tirer de la guerre d'annexion et qui pourraient servir pour notre lutte aujourd'hui?



Dans la guerre de résistance à l’invasion nous retrouvons des valeurs que nous voulons remettre à l’ordre du jour dans notre lutte. Valeurs de résistance, comme les Faidits3 qui prenaient le maquis. Mais encore plus l'irruption des masses, qui firent pour un temps changer le cours de la guerre face à la désunion des élites. Nous voulons garder l’abnégation et la détermination du Parfait qui préférait brûler vif plutôt que d’abjurer sa foi, ses idées, son idéal. Il nous enseigne à ne jamais renier ses idées face à la répression, aussi terrible soit elle.



Vous parlez d'un début d'affirmation d'une nationalité occitane dans la guerre de résistance, pourquoi?



Parce que c'est un fait, l'invasion française a été l'affirmation d'une communauté de langue et d'une nationalité qui prenait conscience d'elle même dans la résistance. Elle s'est elle même définie durant la conquête de l'Occitània centrale : en effet, le 1er septembre 1220 dans le décret « des représailles » se manifeste la première formulation de conscience occitane. Le décret s'adresse à « tous les gens de notre idiome, c'est à dire cette langue qui est la notre » qui auraient collaboré avec les français. Nous pouvons aussi rajouter que les français nous ont très tôt définis comme étrangers (et pour cause). Dans les statuts de Pamiers (1212 ), qui dépossèdent les nobles et bourgeois occitans et qui imposent la loi de « Paris et de la France » à l’Occitània centrale, il est écrit noir sur blanc la différence entre les occitans, nommés « indigènes » et les français, nommés « francigènes ». Les français avaient conscience, eux aussi, de leur différence.

 

Des voix se sont souvent élevées contre la « cathare-mania » d'un certain occitanisme aillant trop mis en avant cet événement historique qui ne touche pas la totalité occitane.

 

Sans l'invasion de l'Occitània centrale, l'Histoire n'aurait pas été la même. La France ne se serait pas développée de la même manière, elle serait restée ce qu'elle est : une nation germanique latinisée de l'Europe du Nord (ce que veulent d'ailleurs toujours les chantres du nationalisme français). L'Histoire européenne et mondiale n'aurait pas été la même, notre territoire étant la porte de l'Afrique et de l'Orient pour l’État impérialiste français. Si un grand état transpyrénéen aragono-catalano-occitan s'étendant jusqu'à une partie de la Provence était apparu, nous pouvons imaginer que tout aurait été différent. L'invasion de l’Occitània centrale a été suivie de la soumission du reste de notre nation.

Elle nous a aussi montré que nous pouvions nous unir comme lorsque les provençaux s'insurgèrent contre les français au cris de "Bèucaire – Tolosa !” (NdlR : les cathares n'étaient que très peu implantés en Occitània orientale, d'où partit l'insurrection qui aboutit au siège de Tolosa en 1218 et à la défaite de Montfort). En ces temps de nouvelles divisions cela peut être bon de se le rappeler.

Nous organiserons aussi d’autres événements sur d'autres moments historiques importants pour les occitans.

 

Certain-e-s vous accusent de recréer un Roman national.

 

Pour que cela soit un Roman national, il faudrait que nous aillons déjà les instruments d'un État pour les diffuser dans la population, ce qui n'est pas le cas. De plus, tout acte de récupération historique autochtone va contre l'ordre établi et donc est potentiellement révolutionnaire. Quand nous parlons de la conquête de l'Occitània centrale, nous n'avons pas l'impression de mystifier quoi que ce soit, surtout que de nombreux historien-ne-s l'ont démontré. Après il est évident que les peuples en lutte ont besoin de symboles forts, d’électrochocs de conscience, nous ne le nions pas. Il y a des faits historiques et des manières de les interpréter, l'invasion de l’Occitània centrale peut être vue comme une croisade religieuse contre les « français du sud » hérétiques, mais tout atteste que la religion a été un prétexte (les français ne sont jamais repartis... non ?) et que les « français du sud » n’étaient simplement pas français. On peut aussi dire que les gens ne faisaient que défendre leurs foyers sans autre conscience de défendre autre chose, mais la seconde partie de la chanson de la croisade atteste que non. L'histoire est toujours sujette à interprétation, il y a une seule constante c'est celle qui fait que c'est ceux qui la gagne qui l'écrive...

 

Vous inscrivez cet événement dans l'actualité politique, pour quelle raison?

 

Il faut comprendre que nous subissons au quotidien la défaite lors de la croisade. L'ethnocide quotidien occitanophone avec le traitement de nos langues nationales devenues « patois » puis « régionales » (ce qui ne change pas grand chose sur le fond) est sûrement le fait le plus visible, on veut nous faire disparaître en tant que groupe linguistique. Il y a seulement 8000 enfants scolarisés en bilingue et calandretas dans toute l’Occitània sur une population de 16 millions d'habitants ! Mais cela va plus loin que la question culturelle et linguistique et c'est là que nous allons à contre courant de beaucoup d'occitanistes. L'emprise de Paris sur nos vies est totale, nous ne contrôlons rien. La régionalisation n'est qu'une nouvelle forme de centralisme. Les soi-disant « métropoles régionales », « d’équilibre », sont des petits Paris pour leur hinterland. L'Occitània a ses propres problèmes mais rien pour les régler. De nombreuses zones ont des taux de pauvreté largement au dessus de la moyenne hexagonale et cela dû a une désindustrialisation structurelle découlant de notre annexion (notamment avec la perte du contrôle monétaire lors de la croisade qui est passé aux italiens, puis lyonnais puis parisiens). Notre géographie fait que subsiste une petite paysannerie mais la politique agricole parisienne (et européenne) ne tourne qu'autour de l'agrocapitalisme des plaines française nordiques. Le tout tourisme et l’héliotropisme créent des tensions insupportables pour les humains et la nature. L'arrivée massive d'immigrants d'outre-Loire crée des déséquilibres immenses, nous ne faisons que subir. Le soleil et le bien vivre sont devenus nos ennemis... La liste est encore longue mais nous pouvons affirmer que notre annexion commencée il y a 800 ans, nous la payons au quotidien.

 

L'occitanisme est en crise, concentré sur la langue, il a délaissé le terrain politique. Il est urgent d'ouvrir une nouvelle époque de l'occitanisme. Nous devons en finir avec notre auto-phobie : Non, affirmer que nous sommes une NATION et que nous avons des droits nationaux ne fait pas de nous des fascistes déguisés ou en devenir ! Non, se proclamer indépendantiste ne nous fait pas risquer une mort subite mais nous rend notre dignité individuelle et collective ! Non, affirmer la volonté d'avoir notre propre république ne nous envoie pas automatiquement dans les feux du purgatoire parisien! Il nous faut rompre avec cette misérable idéologie qu'est le nationalisme français qui nous a pourris jusqu'à la moelle. De l'extrême gauche à l'extrême droite, c'est le même discours sur l’État-nation français, le même drapeau tricolore, le même beuglement de marseillaise, le même rêve d'une grande France, le même discours sur les nations sans État d'Hexagone.

Récemment quelques occitanistes nous ont accusé de nationalisme avec comme arrière pensée que nous étions des fascistes déguisés ! En même temps ils étaient tous pro-catalan et chantent tous 'L'Estaca' de Luis Llach qui se définit comme « nationaliste de gauche ». Ils aiment sûrement la CUP4 qui rend hommage aux patriotes catalans tombés, etc. Nous ne nions pas que la question nationale peut autant être un magnifique levier d’émancipation tout comme elle peut être un instrument réactionnaire, comme toute politique de libération sociale. Mais pour l'instant nous tentons de survivre à une disparition cent fois annoncée.

Et que penser de ces contradictions occitanistes, si ce n'est qu'une partie très large de l'occitanisme vit à fond cette autophobie et n'a pas réussi à rompre avec le modèle idéologique français ?

 

 

Pourquoi le faire le 23 juin et pas le 25?

 

Parce qu'en tant que nation sans État, nous ne pouvions pas le faire le lundi 25 juin, ce jour étant non chaumé en République française. Quand nous serons indépendants, le 25 juin sera un des jours de lutte, de commémoration et de souvenir national.

 

Un mot pour finir?

 

Nous sommes au début d'un nouveau cycle de l'occitanisme comme courant politique émancipateur nationalement et socialement.

Nous voulons donner à nos enfants un espoir pour l'avenir, ouvrir une porte. Nous avons besoin d'un but collectif à l'heure où ce monde est désenchanté de tout. Construire une république indépendante, souveraine et populaire est un projet magnifique que nous voulons laisser aux générations futures. C'est le seul projet où de larges masses de notre peuple ont un intérêt collectif à s'y engager. L'occitanisme ne peut se passer de politique, le bilan des 70 dernières années nous le montre largement, l'explosion du vote FN dans de grande partie de notre territoire est un signe de l'échec de cet occitanisme.

 

Et puis tout simplement, nous ne sommes pas français et nous voulons pouvoir vivre en développant notre propre personnalité en tant qu'individus et nation. Nous devons reprendre le chemin politique qui nous mènera à la souveraineté populaire et nationale.

 

800 ans c'était hier. Le XXIe siècle sera celui de notre Revolum.

1Pierre Vilar: Estat, nacio, socialisme, estudis sobre el cas espanyol (1982) p.26

2Massacre de la population de Besièrs. 20000 morts. Une catastrophe immense pour l'époque.

3Faidit: chevalier dépossédés de leurs fiefs et de leurs terres par les français qui ont pris le maqui.

4Candidature d'Unité Populaire, principale organisation révolutonnaire catalaniste