Qu'est ce qu'une métropole

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       Depuis plusieurs années, Tolosa détient le record de croissance urbaine dans l'État français.  En 2015, ce ne sont pas moins de 8 000 habitants de plus qui sont venus s'installer dans la Ville Rose, faisant la fierté des politiciens locaux. C'est une croissance énorme, chaque décennie c'est l’équivalent d'une ville comme Pau qui rejoint l’agglomération.  Tolosa est au cœur d'un mouvement de population à l’échelle étatique, européenne et mondiale. Depuis 2008, le passage à la phase aiguë de la seconde crise générale du capitalisme a accéléré encore plus ce processus.  Le territoire occitan a toujours été victime de l’État capitaliste français, depuis le XIXe siècle des centaines de milliers d'occitans ont quitté leurs territoires vers le Nord de l'Etat, ou vers d'autres contrées comme l’Amérique du Sud par exemple. La renaissance occitaniste des années 1960-70 a placé ce problème économique, politique, culturel et social au cœur de la lutte ; le slogan "Volèm viure al pais" étant probablement le slogan qui caractérise le mieux cette période de notre lutte.

En même temps que se vidaient les campagnes occitanes, la « colonisation héliotropique » commençait sur cette même terre. L’Occitània orientale, particulièrement la Provence, est devenue en quelques décennies le mouroir de la (petite, moyenne et grande) bourgeoisie française : elle est la région où le taux de retraité est le plus élevé ; ainsi que le bronze-cul de l'Europe, phénomène que nous partageons avec nos frères catalans et andalous.

De plus, en 1962, l'Occitanie orientale a accueilli une énorme part du contingent de rapatriés d'Algérie : le département du Var a accueilli à lui seul plus de 100 000 Pieds Noirs. Difficile de ne pas imaginer l'impact sur la population de ces régions-là. 

La côte languedocienne a eu son plan tout décidé à Paris : il fallait regagner des part de marché touristique sur l'Espagne, alors on a bétonné dans tous les sens ; la Grande Motte si bien chantée par le grand Claudi Marti en est l'exemple typique. Dans le même temps, la crise de la viticulture s'enracinait durablement…

Après la Seconde Guerre mondiale, le capitalisme français a voulu se moderniser par le haut, sous le contrôle de l'appareil d'État. C'est la naissance du capitalisme monopolistique d’État, c'est-à-dire que l'État intervient très profondément dans l'économie.

D'un côté pour appuyer et créer les futurs monopoles – tous les géants économiques français sont d’anciennes entreprises publiques – ; et de l'autre pour aménager le territoire favorablement au service du capitalisme. L'État se rend bien compte du déséquilibre territorial français systémique, avec une région capitale hyper puissante concentrant tous les pouvoirs et une « province » (dont l’étymologie romaine signifie plus ou moins « pays conquis »… bravo le terme consacré pour désigner tout ce qui n’est pas Paris !) de plus en plus en déshérence.

L'État va donc créer huit « métropoles d'équilibres » sous la direction du DATAR. Concrètement, ces métropoles vont recevoir des secteurs industriels pour tenter de contrebalancer le poids écrasant de Paris, c'est comme ainsi que Tolosa a "obtenu" Airbus, sur la base (certes) d’une certaine tradition aéronautique remontant à Latécoère et à l’Aéropostale.

Cette planification étatique anti-démocratique, c'est-à-dire sans concertation avec les citoyens (une spécialité française au demeurant), s'est croisée depuis les années 1980-90 avec le phénomène mondial de métropolisation.

 

Mais qu'est-ce qu'une métropole ?

 

La métropole, c'est la forme que prend l'antique ville à l'ère de l'impérialisme globalisé. C'est sous le capitalisme, pour paraphraser Lénine, le « stade suprême de la ville ».

Le capitalisme, pour se reproduire, a besoin de toujours plus concentrer : concentrer la force de travail, les machines, le savoir, les décisions politiques… Sans cela, il est voué à ne pas pouvoir augmenter ses profits. Or le capitalisme ne peut se passer d'augmenter sans cesse ses profits, avec  une nécessité toujours plus grande de rentabilité.

Dans ce cadre, la métropole est l'aboutissement de la longue unification du territoire initiée au Moyen Âge avec l'apparition des « premières lueurs de l’aube » du capitalisme et la constitution concomitante de l’État moderne, dont l’« acte de naissance » ici – dans l’État français – est précisément l’annexion de l’Occitanie par la monarchie française au XIIIe siècle.

On a unifié les langues, les territoires, les mesures, les monnaies pour que le capitalisme puisse se développer sans entraves. Chaque péage, autonomie municipale, monnaie différente était une entrave au libre développement du capitalisme. L'État moderne, monarcho-bourgeois puis bourgeois à proprement parler à partir de 1789, s'est constitué comme auxiliaire de ce développement.

Au XIXe siècle, avec la révolution industrielle, ce phénomène s'accentue encore plus, la population se concentre dans de grande villes-usines, les États-nations (de la bourgeoisie par et pour elle seule) apparaissent et unifient culturellement le territoire avec l'école obligatoire, le service militaire universel etc. C'est à cette époque que commencent à péricliter l'occitan et les autres langues de peuples sans État (en fait sans bourgeoisie nationale forte) ; langues qui rappelons-le, dans l’État français au milieu du XIXe siècle, étaient encore parlées couramment au quotidien par la grande majorité de la population, le français académique n’étant à-peu-près maîtrisé que par un peu moins de 40% (et encore une certaine généralisation du système scolaire était déjà passée par là…).

À la fin du XIXe, début du XXe siècle nous sommes entrés dans l'ère de l'impérialisme « achevé », de la concentration de l’économie en grands monopoles financiers subordonnant toute la « libre entreprise » et du partage total de la planète entre grandes puissances capitalistes impérialistes – le capitalisme principalement européen a terminé sa conquête du reste du monde, de faire du monde son Empire européen à surexploiter pour toujours plus augmenter son profit.

Chaque État mène alors une unification de son Empire colonial : imposition de leur langue et de leur « civilisation » (l’une et l’autre étant synonyme, et la « clé » pour quelques indigènes d’une éventuelle ascension sociale), réécriture de l'histoire, infériorisation des peuples colonisés à « civiliser » comme des enfants devant les pays impérialistes leurs maîtres d’école, etc. Ce phénomène fait écho, en 100 fois plus brutal et meurtrier, à ce qu'il s'était déjà passé auparavant à l’intérieur même des États-"nations" au centre de chaque Empire.

Dans les métropoles impériales elles-mêmes, le capitalisme pousse des millions de paysans sur les routes vers les villes et leurs usines ; villes existant depuis l’Antiquité ou surgies de terre à la faveur de l’industrialisation, comme Manchester ou Saint-Étienne, le Creusot etc.

L'organisation séculaire du territoire, basée sur l'exploitation familiale agricole et une certaine forme de « collectivisme » villageois (les « communs » –pâturages, bois etc. – jadis reconnus par les seigneurs féodaux et désormais grignotés par les propriétaires bourgeois), disparaît peu à peu. Une partie non-négligeable de cette masse paysanne issue d’un temps révolu sera éradiquée dans les tranchées 14-18, pour le plus grand soulagement de la bourgeoisie.

Dans les années 1950-60, la période de colonisation directe se referme et s’ouvre l'ère du néocolonialisme – gestion des anciennes colonies confiée une « élite » indigène locale complètement formatée et acquise aux intérêts du colonisateur, d’ailleurs on pourrait considérer les DOM-TOM, colonies accédant juridiquement à la « pleine francité », comme une forme de néocolonialisme aussi.

Loin de diminuer, l'exploitation des ex-Empires coloniaux (le fameux « Tiers Monde ») se renforce encore plus ; l’agriculture, longtemps activité presque unique avec l’extraction de minerais et autres matières premières, s’industrialise et par ailleurs, l’activité de transformation (industrielle proprement dite) autrefois concentrée à 90% en Europe et en Amérique du Nord s’y délocalise de plus en plus, faisant de fait de ces pays la  grande masse prolétaire de la planète. Les tout puissants monopoles qui ne cessent de grossir pillent et écrasent des milliards d'êtres humains

Depuis 40 ans et les débuts de la déréglementation économique totale (ce que nous nommons le néolibéralisme), nous connaissons une nouvelle phase qui est couramment appelée la "globalisation", c'est-à-dire une nouvelle accentuation de la domination impérialiste sur le monde. Ce phénomène a accentué la concentration de la population dans d’immenses villes. Le système impérialiste mondiale génère d’immenses dérèglements et déséquilibre toute la structure sociale et économique au niveau planétaire.

Tandis que dans les pays semi-colonisés et dominés d’immenses villes se développent avec l’afflux de masses paysannes déracinées des campagnes où règne la grande propriété foncière ; dans les pays impérialiste le système métropolitain s’accentue.  Le développement de l’impérialisme, à son stade globalisé, a désindustrialisé les pays impérialistes et créé les économies tertiarisées, c’est-à-dire hautement parasitaires.

La complexification du capitalisme avec d’immense monopole a entraîné un développement de toute une économie liée à la finance, à l’assurance et à d’autres activités à très hautes valeurs ajoutées.

Le pillage des ressources des pays dominés a permis le développement d’une société de loisir et de bien-être qui génère des milliards de dollars ou d’euros par an. Les citoyens français dépensent cinq milliards d’euros par ans dans leurs animaux de compagnie, pour ne citer que cet exemple terrible.

À ce stade le capitalisme a besoin d’être hyper concentré pour générer encore plus de bénéfice. De plus la concentration de la population, toujours plus grande dans certains pôles urbains, soutient la construction civile qui génère d’énormes bénéfices. L’anarchie capitalistique, après avoir désindustrialisé et vidé les campagnes, vide aujourd’hui les villes moyennes : seules quelques grandes métropoles vont à terme survivre à ce système.

Ces grandes cités rayonnent sur un immense hinterland de zones pavillonnaires, aberration même du développement humain. Tous les 10 ans, en moyenne, un département de terre agricole disparait. C’est la concrétisation totale de l’antique séparation entre la ville et la campagne. La métropole engouffre des millions de tonnes de capitaux volés aux pays dominés, sous forme de matières premières, pour soutenir la spéculation immobilière, pour construire des voitures, pour fabriques les cellulaires, pour fournir en énergie la gigantesque machine etc. C’est le centre mondial d’un gaspillage titanesque. La métropole n’existe que par le pillage quotidien de l’Afrique.

En tant que matérialiste, nous reconnaissons que l’environnement influence principalement l’être. La métropole a créé son sujet, l’homme métropolitain. C’est un sujet à l’identité étrange que nous retrouvons dans chaque grande métropole mondiale. Même style vestimentaire, même façon de penser libérale-libertaire, connecté aux réseaux mondiaux d’information, dans le move, toujours jeune, sportif, mangeant bio etc. Bien sur chaque métropole garde toujours une partie de sa population locale, mais les centres tendent à une uniformisation totale.

Nous ne poursuivrons pas plus sur cette question car le fond du problème c’est le développement actuel du capitalisme qui crée une pression immense sur les masses populaires, via l’augmentation des loyers, des transports en commun, le recul des services publics, mais aussi sur l’environnement et sur notre façon de percevoir la vie.

La métropole est donc le phénomène d’une époque, celle du capitalisme poussé à ses limites historiques. Chaque métropole est une petite planète terre où nous retrouvons le découpage impérialiste mondial. La ségrégation de classe, qui est aussi raciale, est la norme : dans les « cités » ghettos de périphérie « immédiate » (ou relativement proche, encore qu’on en trouve partout, toujours au moins une même dans les petites sous-préfectures) s’entassent les populations afro-descendantes, musulmanes etc. bref les colonies intérieures/importées ; plus loin dans les petites et moyennes villes péri-métropolitaines s’entassent les classes populaires et moyennes inférieures principalement blanches, tandis que le centre métropolitain rayonne avec ses jeunes cadres dynamiques et ses bobos dans le move. Bureaux, magasins de luxe, téléphonie, banques, ça brille, c’est propre, tout va bien dans le meilleurs des mondes. Les projets de rénovation s’enchaînent pour modeler encore plus la métropole à l’image du capitalisme.

 

La métropole est-elle inéluctable et irréversible ?

 

Non, bien sûr que non, le marxisme nous enseigne que rien n’est inéluctable et que tout se transforme. Combien d’Empires avec de grandes cités ont tout simplement disparu pour diverses raisons ; les Mayas, Rome, la Mésopotamie pour ne citer que les plus célèbres.

Comme nous l’avons dit la métropole n’existe que de par le système criminel capitaliste-impérialiste, et notre révolution sera bien entendu anticapitaliste et anti-impérialiste.

En effet nous ne ferons pas une révolution dans nos pays en continuant à exploiter les masses populaires des pays dominés. L’équation est simple : d’un côté nous avons dépensé toutes nos matières premières (pétrole, charbon, fer, uranium etc.) et donc si nous voulons un monde sans impérialisme il va falloir les payer (ou les échanger) à leur vraie valeur. De l’autre, si nous n’avons plus l’impérialisme et son système parasitaire, des millions d’emplois liés au fonctionnement même du système (emploi qui constituent, en fait, le « râtelier » auquel l’impérialisme fait manger une partie des masses pour les aliéner) vont devoir être reconvertis, et nous ne pourrons sans doute plus non plus payer des gens à ne rien produire car il y aura pour principe « une activité productive digne et utile pour tous et toutes.

 

Ajoutons que les métropoles pèsent lourdement sur l’écosystème ; la concentration urbaine est une catastrophe, écologique en général, pour l’eau et les terres agricoles en particulier, qui seront un grand enjeu du XXIe siècle.

 

La ville puis la métropole sont apparues pour répondre à une croissance du capitalisme en concentrant les moyens de productions. L’abolition de ce mode de production signifiera que nous n’aurons plus besoin d’une telle concentration.

 

Cela signifie donc concrètement que nous allons devoir vivre totalement différemment. Nous allons devoir planifier la déconcentration urbaine, réorganiser le territoire en urbanisant et industrialisant (modérément bien sûr, sans concentration) les campagnes.

 

Nous organiserons petit à petit un territoire parsemé de Communes populaires qui produiront le maximum de leurs biens de consommation quotidiens (leur énergie, leur nourriture, leurs besoins culturels), assureront  leur défense « élémentaire », et seront reliées entre elles par des transports collectifs en même temps que fédérées politiquement à l’échelon régional, national, sous-continental et continental, etc.

 

Il existera encore bien entendu des villes, mais sur des échelles bien plus réduites et « humaines », qui seront redevenues des cités dans le vrai sens du terme.  Elles seront intégrées en harmonie sur le territoire sans dominer et désertifier leurs régions alentour.