1189 : La commune de Tolosa

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Pour transformer le monde, à commencer par la partie du monde qui nous incombe, celle où nous vivons et luttons, l'Occitània, il faut le comprendre. Pour pouvoir à la fois, en Occitanie, mener à bien une révolution sociale radicale et briser les chaînes qui nous lient à l'État impérialiste français au bénéfice du Capital qu'il sert, il importe donc d'étudier, d'avoir une connaissance et une analyse profonde de notre société et de son histoire - histoire dont l'invisibilisation est une arme fondamentale de nos oppresseurs, et la réappropriation un combat fondamental pour nous.
 
Si la politique est toujours l'expression d'un système de propriété économique, c'est par le POUVOIR POLITIQUE que se renverse et remplace ledit système. Notre combat anticapitaliste est ainsi également un combat DÉMOCRATIQUE, pour la démocratie réellepopulaire (le POUVOIR DU PEUPLE), par opposition à la démocratie formelle qui est la république bourgeoise que nous connaissons depuis 1870. Et donc, c'est dans cette analyse profonde de notre histoire sociale que nous puisons pour mener ce combat.
 
De grands penseurs révolutionnaires tels que José Carlos Mariategui (Pérou), ou le plus méconnu John MacLean (Écosse), ou même Marx lui-même parlant de la Russie avec Vera Zassoulitch, se sont employés à rechercher dans l'histoire de ces pays les bases, ou plutôt (ces bases ayant été balayées depuis longtemps...) les "empreintes historiques" qui pourraient servir de base à l'édification d'une société démocratique et socialiste. Dans leurs pas, nous voulons donc mener le même travail pour nostra Occitània - un exemple ici sur un blog ami.

Nous allons donc aujourd'hui nous pencher sur un pan de notre histoire : celui des Communes du Moyen Âge, de leurs "révolutions" contre le pouvoir aristocratique local et de leur établissement comme véritables petites "républiques" bourgeoises (chose que les Français, à les en croire, auraient inventé à la fin du 18e siècle...) ; à travers l'exemple de la plus emblématique d'entre elles, Tolosa (Toulouse).

Car au contraire de la peinture faite par l'historiographie bourgeoise, de masses de sujets faméliques et ignorants menés à coups de fouet par des seigneurs tout-puissants, la vie sociale et politique à cette époque était bouillonnante, et réserve à qui se penche sur le sujet de belles surprises. En réalité, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la bourgeoisie contemporaine (et sa championne en la matière, la bourgeoisie française), qui aurait littéralement inventé la "Liberté", la "Démocratie" et tout le tintouin, le despotisme et l'autocratie d'un monarque ou d'une petite "caste", la verticalité "par en haut" du pouvoir sont plutôt des caractéristiques du mode de production et de la "modernité" capitaliste ; ou de l'Antiquité esclavagiste gréco-romaine dans laquelle elle puise beaucoup de son inspiration (la "démocratie" athénienne tant chantée consistait en la dictature collective de 10% de citoyens libres sur 90% d'esclaves, rappelant un peu - tristement - le monde actuel...), et qui était finalement un "capitalisme" à force de travail esclave et non salariée ; bien plus que des sociétés pré-capitalistes dans lesquelles, sous la ponction d'une partie de la production par une aristocratie militaire et/ou religieuse, la vie sociale des masses du peuple était beaucoup plus libre et auto-organisée qu'on ne le croit.

Et de cela, on peut dire que notre Occitanie a été un bel exemple : voir ici

Les républiques rurales, villageoises, qui ont pu se maintenir jusque tardivement dans les Pyrénées ou les Alpes, feront l'objet d'une autre étude une fois prochaine.

C'est sur l'histoire des républiques urbaines (communes), et donc en particulier celle de Toulouse, que nous allons ici nous pencher.

Cette page d'histoire a déjà fait l'objet, il y a quelques années, d'un très bon et accessible document des occitanistes de Convergéncia, que voici en PDF : ici

Lisons :

"Toulouse, le 6 janvier 1189... La population en révolte se masse dans un quartier populaire des bords de Garonne, devant l'église Saint-Pierre-des-Cuisines. Son souverain, le comte Raimond V est là lui aussi face aux consuls qui exigent la totalité du pouvoir sur la ville. Très vite, devant la force de l'émeute, Raimond V capitule. Il abandonne ses prérogatives au profit de la municipalité élue et une amnistie générale sera prononcée. Exactement 600 ans avant Paris, Toulouse a fait sa Révolution bourgeoise et devient dès lors une République ! Dorénavant l'autorité des consuls sera totalement indépendante de celle du comte, qui ne conserve que le droit de frapper sa monnaie et celui de lever des troupes dans la ville à condition que les intérêts des Toulousains soient directement menacés."
 
 
Comme nous le voyons donc, 6 siècle avant la Révolution bourgeoise française, le carrefour et (déjà) la capitale économique de l'Occitanie centrale mène un soulèvement qui arrache au souverain local une organisation politique bourgeoise, "républicaine". Ces institutions ne sont pas créées : elles existent déjà depuis plusieurs siècles, peut-être depuis la disparition de l'administration romaine au 5e siècle, régissant la vie de cette grande communauté d'artisans et de marchands, de transformation et d'écoulement de la production du pays rural alentour, qu'avait vocation à être la ville. Mais elles obtiennent du comte la primauté politique, c'est-à-dire qu'il n'intervienne plus dans leurs décisions ni ne leur impose les siennes pratiquement dans aucun cas.

La commune-république de Tolosa n'est pas, comme entité politique, limitée aux remparts de la ville : elle possède des terres agricoles autour (les limites, en fait, de l'actuelle commune, dont la partie urbaine était à l'époque infiniment plus réduite), où elle est "seigneure" des paysans qui y vivent et travaillent. Par la suite, au cours du - disons - quart de siècle qui va jusqu'à la Conquête française par les Croisés de Montfort, cette république bourgeoise urbaine étendra son influence économique et politique par des traités... et parfois des guerres (le comte lui ayant laissé le droit de l'un comme de l'autre) jusqu'à environ 50 kilomètres à la ronde, régnant comme les cités-États italiennes de la même époque sur un contado, un "pays" de campagnes et de bourgades plus petites, que l'on finira par appeler la Patria tolosana. Un phénomène politique et social, cette patrie, qui a évidemment considérablement contribué à forger une conscience nationale sur notre terre occitane ; conscience que la brutale annexion française quelques décennies plus tard terminera de consolider.

Ce phénomène de conquête des libertés communales n'est pas une exception occitane : sur la période allant du 12e au 15e siècle, c'est un phénomène européen. Cependant, en Occitanie comme par exemple ici à Toulouse, c'est un phénomène précoce ; il est déjà à l'œuvre depuis un ou deux siècles dans la péninsule italienne, ainsi qu'un peu le long du Rhin et en Flandre, mais dans ce que nous appelons aujourd'hui la France, il n'a pas d'antécédent ailleurs. 

Il est de coutume, dans nos milieux occitanistes, d'invoquer comme explication à cela l'héritage romain, de la partie la plus anciennement et profondément romanisée de l'ancienne Gaule, transmis par le biais du Royaume wisigoth (5e siècle) et de son Bréviaire d'Alaric : culture urbaine et culture du droit, de la "chose publique" (res publica -> république). Tout ceci sont des faits historiques, qui ont donc forcément joué un rôle. Mais cette explication nous semble un peu limitée car "juriste", institutionnaliste, superstructurelle, pour ne pas dire presque essentialiste ; voire qu'elle reprend un peu les "canons" de l'historiographie française avec son idée d'une continuité "parfaite" depuis la Gaule romaine jusqu'à l'actuelle République. 

Pour nous, de notre point de vue matérialiste, une telle république bourgeoise est avant tout l'expression politique de l'émergence d'une économie capitaliste

Cette émergence était elle aussi, à cette époque, un phénomène à peu près européen (le long des grands axes : fleuves, anciennes voies romaines toujours utilisées etc.), mais comme tout phénomène, inégal selon les endroits ; et en Occitanie, plus fort et avancé que dans la moitié Nord de l'Hexagone. C'est ainsi à Tolosa, aux moulins de Bazacle, que naît dès le milieu du 12e siècle la première structure économique assimilable à une société capitaliste par actions.

Pourquoi ? Peut-être, déjà, parce que l'Europe de l'Ouest n'était pas à cette époque le Centre économique du monde qu'elle est devenue par la suite (et qu'elle prétend aujourd'hui avoir toujours été, en "européisant" à outrance l'Antiquité gréco-romaine dont elle se veut l'héritière). Le Centre économique du monde connu des Européens (sans le continent américain, donc) courait de la Chine au Maroc en passant par le Moyen Orient... et la Méditerranée. Et l'Occitanie, forcément, c'est plus près de la Méditerranée que Paris.

C'est ainsi qu'elle pouvait être, avec l'Italie, la partie économiquement la plus avancée de l'Europe chrétienne ; et de fait, quelque part, une sorte de décalque un peu plus au Nord de la grande civilisation qui brillait alors au bas de la péninsule ibérique, la civilisation musulmane d'Andalus. 

Comme Andalus, l'Occitània se caractérisait par le développement économique mais aussi politique (société politique de droit, stable tout en étant "libérale" pour l'époque, ni autocratique ni livrée aux guerres féodales de tous contre tous, étant donné que les seigneurs féodaux n'avaient pas "faim" à ce point), et aussi culturel : art, littérature, architecture. Il y régnait une culture de tolérance intellectuelle : la population était très majoritairement catholique (encore que le souvenir de l'arianisme du Royaume wisigoth n'y ait jamais vraiment disparu), mais les juifs, et même des marchands musulmans venus d'Andalus ou d'Afrique du Nord, y vivaient paisiblement ; ainsi que bien sûr les "hérétiques" cathares - ce qui lui sera précisément reproché et sera le prétexte de la "Croisade"-conquête. Il faut dire que c'est tout juste à cette époque, de manière générale, que l'Église force de régulation et donc de paix et de progrès social vers l'An Mille commençait à devenir l'instrument des projets étatiques modernes, d'intolérance et d'uniformisation excluante, voire de police politique pure et simple (Inquisition) que notre pays a sinistrement connu au cours des siècles suivants (jusqu'au règne de Louis XIV !).

Tout cela ce sont des faits, et notre héritage historique qui forcément marque de son empreinte notre société jusque aujourd'hui. Mais de toute façon, il ne s'agit pas ici d'un "concours" de "brillante civilisation" passée qui nous donnerait (plus qu'aux autres peuples ?) une légitimité nationale de type essentialiste. Il n'y a pas de civilisation "supérieure". Notre propos est plutôt de montrer, par ces faits historiques, que contrairement à ce qu'on veut nous enseigner ce n'est pas "la France" (puisque nous ne lui appartenions pas, et d'ailleurs elle n'existait même pas vraiment) qui nous aurait apporté la "civilisation", justement, ou encore la politique, nous arrachant à de fantasmagoriques "âges obscurs" médiévaux.

Cette république urbaine de Tolosa, précurseuse, sera suivie de très nombreuses autres entre le 13e et le 15e siècle, dans tout ce qui deviendra la France que nous connaissons. 

Ce n'étaient pas, il faut bien le dire, tout à fait des républiques démocratiques et égalitaires, mais des républiques oligarchiques aux mains d'une élite riche, possédante ; bien que les contradictions et, parfois, les concessions entre cette élite et le petit peuple travailleur aient été également un moteur de leur histoire. Les corporations de métiers, les compagnonnages etc., les "ligues" populaires exprimant un mécontentement périodique, y étaient des contre-pouvoirs sans doute bien plus influents vis-à-vis de l'élite politico-économique que ne le sont les expressions de la "société civile" (syndicats, associations et autres collectifs, partis politiques contestataires etc.) dans la "démocratie" capitaliste d'aujourd'hui ; dans un système économique où les producteurs (agricoles ou manufacturiers), et non l'éventuel employeur de leur force de travail, restaient tout de même propriétaires de la majorité de leurs outils de production (que le "Progrès" capitaliste par la suite consistera, bien plus en fait qu'à lutter contre l'aristocratie, à leur arracher).

Ce caractère élitiste a évidemment été un considérable défaut dans la cuirasse face à l'expansion territoriale de la monarchie française, bras armé de la bourgeoisie du Bassin parisien, conquérant toujours plus et toujours plus puissante à mesure qu'elle conquérait. Dans certains cas, l'annexion des villes et de leur pays alentour s'est même faite sans combat, volontairement, comme à Lyon dont la bourgeoisie s'est donnée au roi de France pour contrer l'archevêque (1312) - et qui aujourd'hui, bien qu'appartenant à l'aire culturelle arpitane, est à considérer objectivement comme un "petit Paris" et une partie intégrante de la Nation française oppresseuse (et un centre culturel très important de l'idéologie française sur la totalité de son échiquier politique). À Tolosa, cependant, il n'est pas tout à fait possible d'en dire autant du pouvoir des capitouls, qui a été un élément de résistance à l'assimilation absolutiste française jusqu'au 17e siècle au moins.

Ce qu'il faut saisir ici est un "paradoxe", ou plutôt une unité des contraires matérialiste : l'Occitanie, et en particulier l'Occitanie centrale avec Tolosa, peut largement revendiquer la primauté de l'émergence et de l'affirmation de la bourgeoisie capitaliste dans les frontières actuelles de l'État français. Le développement du capitalisme, et de la bourgeoisie qui le porte, y était nettement plus avancé à la fin du 12e siècle que dans la région de Paris. Mais en même temps, ce capitalisme qui y naissait plus tôt et plus vite qu'ailleurs était ce qui allait "tuer" l'Occitània ; avec sa "loi de la jungle", sa dynamique d'expansion permanente de la base d'accumulation des Centres bourgeois, conduisant aux États modernes que nous connaissons par annexion du faible par le fort, du vaincu par le vainqueur au fil d'innombrables guerres de conquête.

La bourgeoisie capitaliste toulousaine et occitane était plus développée et avancée, autour de l'an 1200, que son homologue d'Île-de-France qui poussait les Capétiens à l'expansion militaire (Normandie pour l'accès direct à la mer par la Seine, puis basse vallée de la Loire, puis Poitou, Auvergne et Limousin, Aquitaine etc.). Mais, bien qu'elle disposât (comme la plupart des républiques urbaines) de sa propre milice pour se défendre, la force militaire, la force ARMÉE qui est la colonne vertébrale du pouvoir POLITIQUE, restait un attribut de l'aristocratie féodale (et le restera de fait jusqu'à la Révolution bourgeoise de 1789). Et sur ce plan... avec ses liens de vassalité, et donc ses obligations de service militaire plus souples, l'Occitània était moins solidement armée que la France du Nord de la Loire ; s'ajoutant à cela que la présentation de la Conquête comme une Croisade, et donc l'excommunication promise à ceux qui s'y opposeraient, a considérablement permis de désarticuler le front militaire qui aurait nécessaire pour y faire face (il est par exemple possible de rappeler que le comte Raymond de Toulouse a commencé au début... par combattre aux côtésde la Croisade de Montfort !).

En se développant en son sein, le capitalisme a été le fossoyeur de la société pré-capitaliste médiévale ; ce qui veut dire du pouvoir "obscurantiste" de l'aristocratie et du clergé... mais aussi de la VIE SOCIALE POPULAIRE de l'époque, avec ses "républiques" citadines ou villageoises, progressivement mises dans les chaînes de la propriété capitaliste des moyens de production comme le décrit magistralement Marx dans son Accumulation primitive du Capital, et, lorsque absorbées par la construction d'un grand État moderne, transformées en nations opprimées.

Mais cette émergence d'un capitalisme embryonnaire est aussi ce qui FONDE L'EXISTENCE d'une nation, la Nation occitane en ce qui nous concerne, au sens scientifique où nous l'entendons.

Les républiques bourgeoises occitanes ont été, en tout cas n'ont pas su moins être que la féodalité, une faille qui a permis l'annexion de notre Peuple ; s'engageant dans une logique de concurrence (entre les foires du Languedoc et celles de Champagne, par exemple) et de là, une guerre dans laquelle elles n'ont pas fait le poids ; l'ennemi sachant profiter de chacune de leurs contradictions (entre couches sociales, entre clans de l'élite..), etc. etc.

Mais leur souvenir a aussi été pendant très longtemps, pour ne pas dire jusque aujourd'hui, un ferment de notre conscience nationale et de résistance au centralisme (absolutiste puis bonaparto-républicain) de Paris ; à travers la période des Guerres de Religion (Provinces de l'Union), au siècle suivant avec l'Ormée de Bordeaux (malheureusement, après la défaite de cette expérience, celle-ci deviendra une métropole bourgeoise aussi "française" que Lyon...), dans l'euphorie anti-absolutiste de 1789... mais aussi, ensuite, la résistance au nouveau centralisme jacobin, et jusque dans les Communes de 1870-71, écrasées dans le sang comme la seule mondialement connue, celle de Paris - expérience suivie, face aux préfets de la république bourgeoise des égorgeurs, par un "municipalisme de résistance" du "Midi rouge", où au fronton des mairies le drapeau tricolore obligatoire était roulé de façon à ne laisser flotter que la partie écarlate ; socialisme municipal occitan qui fera encore bouillonner le Languedoc de la révolte des vignerons de 1907, etc. 

De même que chez nos camarades de Bretagne, si les rois d'avant l'An Mille (Nominoë etc.) et la culture celtique née à cette époque sont aussi une référence patriotique, c'est bien l'État moderne qu'avaient réussi à construire les derniers ducs indépendants (au 15e siècle), dont les erreurs politiques sont ce qui a conduit à la perte de l'indépendance, qui fonde l'affirmation en tant que nation distincte et de là, la résistance anti-parisienne de la "province" jusqu'à sa dissolution par la Révolution bourgeoise et sa lutte de libération depuis.

Une histoire faite de contradictions ; la contradiction MOTEUR DE L'HISTOIRE ; dont la lutte révolutionnaire que nous menons indique enfin le chemin de la sortie et du dépassement.

L'Occitanie sera libre, car la libération des Peuples opprimés est la condition de leur fédération puis de leur fusion planétaire dans le communisme.