L'invasion de l'Occitanie centrale (1ère partie : la croisade des barons)

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L'annexion de l'Occitanie par la France a commencé il y a un peu plus de 800 ans par la conquête militaire de l'Occitanie centrale. Sous prétexte qu'une hérésie s'y était développée, Rome et Paris imposèrent une croisade d'une extrême violence. Les occitans furent le seul peuple chrétien contre lequel une croisade fût lancée

. La conquête de l'Occitanie centrale se déroula en trois actes : La croisade des barons (1209-1224), la croisade royale (1226-1229) et  la résistance à l'Inquisition avec la révolte de Bernard Délicieux. Ces événements se sont étalés sur une centaine d'années. Notre peuple a fait preuve d'une grande résistance face à une violence démesurée. Il a résisté les armes à la main et ne s'est pas soumis facilement. La guerre d'annexion de l'Occitanie centrale est extrêmement importante car c'est dans son cadre qu'apparaît la première définition d'une nationalité occitane, d'un sentiment d'appartenance commun face à l'envahisseur français.

La religion cathare apparaît au XIe siècle en réaction a la corruption grandissante de l’Église catholique. Elle se développe en Occitanie au XIIe siècle. La population est attirée par le catharisme car celui-ci, en plus de revenir aux valeurs égalitaires du christianisme, la libère de contraintes imposées par le clergé et permet a toutes les classes de la société de s'affranchir du pouvoir politique de ce dernier.

Son pouvoir politique est donc clairement menacé par le mouvement cathare en Occitanie; tout ceci dans le contexte du développement d'un capitalisme embryonnaire et d'une bourgeoisie occitane qui parvient a s'émanciper petit à petit. La montée des communes urbaines (ici) ainsi que l'affranchissement des obligations vis à vis du clergé coupent ce dernier de ses ressources financières.

La culture occitane de l'époque rayonne a travers les troubadours et sa prospérité fait envie a plusieurs puissances politiques.

La présence des « hérétiques » va fournir un prétexte idéal a l'invasion de l'Occitanie, lors d'une croisade sanglante qui durera plusieurs décennies, causera la mort de centaines de milliers, voire d'un million d'occitans (y compris dans les actes clairement génocidaires envers les Cathares) et qui continua par une terrible inquisition pour détruire officiellement l'hérésie mais en fait pour soumettre les occitans. 

La papauté va tenter des négociations avec la noblesse occitane et va envoyer en 1203 un légat, Pierre de Castelnau, afin de ramener la population dans le giron pontifical. Cependant, faisant face au comte de Tolosa, Raimond VI, refusant de collaborer avec Rome contre son propre peuple, Castelnau excommunie ce dernier. Peu de temps après, il sera assassiné par un écuyer de Raimond VI, qui n'a probablement pas donné l'ordre cependant. Le pape Innocent III va alors confirmer l'excommunication du comte de Tolosa et appeler a la croisade contre lui.

Le roi de France, Philippe Auguste, ne s'engage pas militairement dans la croisade car occupé dans un conflit contre l'Angleterre et le Saint-Empire. Il va cependant donner l'autorisation aux grands seigneurs féodaux de s'y s'engager. La croisade commence en 1209, menée par les barons français et dirigée par un autre légat du pape, Arnaud Amaury. Ce dernier n'a qu'un objectif : éliminer physiquement les « hérétiques ».

Raimond va réunir les autres seigneurs d'Occitanie centrale afin d'établir une défense commune. Cependant, les négociations vont échouer, a cause des conflits entre le comte de Tolosa et Raimond-Rogier Trencavel, le vicomte de Carcassona.

Le comte de Tolosa décide donc de se repentir et de joindre les croisés, afin de préserver opportunément ses terres de l'invasion. Raimond faisant partie de la croisade, et le roi Pierre d'Aragon, le troisième grand féodal de la région, étant beaucoup trop puissant, Arnaud Amaury prend pour cible le domaines de Trencavel. Ce dernier rencontrera Amaury a Montpellier pour négocier, signalant qu'il est un seigneur catholique, mais le légat demandera une soumission totale, c'est une demande inacceptable que Trencavel refuse.

 

Trencavel retourne a Besièrs et met sa ville en état de siège, afin qu'elle puisse tenir au moins 40 jours (le temps de service militaire obligatoire), pensant qu'a l'issue de cette période une partie des envahisseurs rentrera chez elle. Il ne restera cependant pas dans la ville, devant préparer la défense du reste de ses seigneuries ainsi qu'une armée de secours.

Approchant de la ville, Arnaud Amaury demande a ce que lui soient livrés tous les « hérétiques », s'appuyant sur une liste de 222 noms. Les croisés demanderont ensuite a ce que les catholiques quittent la ville pour ne pas partager le sort des cathares. Les habitants et les capitouls de Besièrs refuseront de se rendre, ne souhaitant ni se désolidariser de leurs concitoyens, ni accepter un accord changeant le gouvernement de leur ville.

Bien que la ville soit équipée pour tenir un siège, une imprudence de la part des défenseurs permettra aux croisés une prise éclair de la ville, suivie d'un massacre des habitants.

C'est ici qu'aurait été prononcée la phrase « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Bien que le fait que cette phrase ait bien été prononcée fait doute parmi les historiens, elle est totalement dans l'esprit de la croisade. Selon l'historien Michel Roquebert, le massacre aurait été prémédité afin de semer la terreur parmi les occitans.

 

Trencavel se voit alors forcé de se replier dans Carcassona et de se préparer a un autre siège. A l'arrivée de l'armée française, le roi Pierre II d'Aragon, inquiet de l'arrivée de cette armée étrangère dans une zone dont il se considère le suzerain, va tenter la médiation auprès des deux parties. Avec l'accord d'Arnaud Amaury, il va entrer dans Carcassona et parlementer avec Trencavel. Ce dernier va d'abord demander son aide a Pierre II, mais celui-ci, ne souhaitant pas se fâcher avec la papauté, refuse. Il va négocier avec Trencavel une reddition sous conditions, mais Arnaud Amaury ne demande rien de moins qu'une reddition sans condition, des termes inacceptables pour Trencavel. N'ayant rien obtenu, Pierre II rentre en Aragon, et Trencavel se prépare pour défendre sa ville. Cependant, le siège sera coupé court par le manque de provisions : en effet, devant l'arrivée de l'armée d'invasion, a laquelle il faut rajouter l'attaque contre les faubourgs de Carcassona non protégés par les remparts, les populations se sont réfugiées dans la ville. Au bout de quelques jours, les réserves d'eau sont a sec et Trencavel, isolé diplomatiquement (Pierre II ayant refusé de le protéger et Raimond VI ayant rejoint l'armée croisée), se voit forcé de se rendre. Arrivé au camp croisé, il est fait prisonnier par Arnaud Amaury, spolié de ses biens et titres, et finira ses jours en prison. Simon de Montfort est fait vicomte de Carcassona et deviendra le meneur de la croisade a partir de ce moment. La population de la ville est expulsée, laissant tout derrière elle.

 

Les années suivant la conquête de Carcassona par Montfort sont marquées par la conquête du territoire du vicomté. En effet, bien que Simon de Montfort ait été nommé vicomte, la majorité du territoire ne le reconnaît pas comme tel. Il va donc devoir imposer son autorité par les armes. Il s'emparera de plusieurs châteaux et villes. Cependant, Pierre II d'Aragon, le suzerain des vicomtés ne se décide pas a le reconnaître comme son vassal et donc légitimer son investiture. La mort de Raimond-Rogier Trencavel, soupçonnée par beaucoup d'être un assassinat, va entraîner la révolte du pays. Plusieurs châteaux sont repris par les seigneurs occitans. Pierre II tente alors de s'allier au comte de Fois pour essayer de chasser Montfort, mais ce dernier a vent de ces négociations et va les perturber a deux reprises.

Montfort s'empare de Menèrba, où il fera brûler près de 150 cathares, puis de Termes. La prise de Termes, réputée imprenable, aura un effet dévastateur sur le moral des occitans. Beaucoup vont se rendre sans combattre.

 

En 1211, un concile est réuni a Montpelhièr afin de négocier une paix et de décider du sort de Raimond VI. Ce dernier se verra imposer des conditions inacceptables, et ce malgré sa participation au côté des croisés, impliquant la spoliation de ses biens ainsi que leur démilitarisation, et d'autres termes humiliants. Raimond refuse de se plier au diktat et est excommunié. Il rentre dans ses états et lève une armée. Simon de Montfort est autorisé a s'emparer de ses biens et titres, mais doit encore terminer la conquête et la « pacification » de ses propres terres, d'autant plus que l'entrée en résistance du comte de Tolosa a encouragé d'autres seigneurs occitans, certains même s'étant déjà rendus plus tôt a Montfort, à faire de même. L'arrivée d'une nouvelle armée croisée va lui permettre de soumettre Lastours, puis de vaincre la rébellion d'Aimery de Montreal a Lavaur. La sœur sera lapidée, il sera pendu et 400 cathares seront brûlée.

 

Montfort se tourne alors contre Tolosa. Il prend Castelnòu d'Arri, occupe l'Albigeois, puis se dirige vers Tolosa. A son approche, les capitouls viennent protester contre cette invasion, affirmant leur attachement a la religion catholique. Les croisés leur demandent de chasser leur comte, ce a quoi les chefs de la bourgeoisie toulousaine refuse, étant liée a ce dernier par un serment de fidélité. Arnaud Amaury leur répond que le peuple de Tolosa sera assimilé a des hérétiques dans ce cas. Les capitouls retournent dans la ville et la population s'unit, faisant front commun contre l'envahisseur.

 

L'armée d'invasion va échouer a prendre la ville et est forcée de battre retraite. Montfort organise une chevauchée afin de dévaster le comté de Fois, puis monte dans le Quercy recevoir l'hommage de l’évêque de Caors. Cependant, lors de son absence les occitans se sont rebellés, et il va lui falloir reconquérir une nouvelle fois les terres Trencavel. L'arrivée d'une nouvelle armée de croisés lui permettra de le faire, puis d'occuper le nord de l'Albigeois, l'Agenais, le Comminges et Murèth. Le comte de Tolosa est encerclé.

Simon de Montfort va faire rédiger les statuts de Pamiers, régissant le gouvernement de ses terres occitanes. Ces statuts imposent les lois françaises en Occitanie, ainsi que l'interdiction aux occitans de participer au métier des armes, l'interdiction aux femmes de la noblesse occitane (« indigènes ») de se marier à d'autres que des français (« francigènes »), l'imposition de la dîme, l'interdiction des foires le dimanche, l'élimination systématique des hérétiques sur le bûcher, l'interdiction aux Juifs d'emploi public, etc.

C'est une véritable imposition des lois et coutumes étrangères en Occitanie, la fin du biais de viure occitan !

 

Pierre II d'Aragon va enfin se décider a agir, et décide de prendre les comtes de Tolosa, Fois et Comminges sous sa protection. Il plaide leur cause auprès du pape, aidé par son prestige acquis lors de la « Reconquista », et obtiendra du pape la fin officielle de la croisade. Il peut donc intervenir militairement en faveur de la noblesse occitane, passe les Pyrénées et met le siège devant Murèth. Simon de Montfort a établi une tactique qui vise a attaquer de front et a tuer le roi d'Aragon afin de démoraliser ses troupes. Cette tactique est un succès, qui se solde par une défaite écrasante pour la coalition occitane, catalane et aragonaise. Montfort peut entrer dans Tolosa sans résistance.

Le concile de Montpelhièr, en 1215, attribue toutes les terres de Raimond VI a Simon de Montfort. Mais ce concile n'ayant pas les pouvoirs de le faire, c'est le pape qui prend la décision finale. Le concile de Latran remettra le Languedoc entre les mains de Simon de Montfort. Les terres provençales des comtes de Tolosa resteront hors de sa portée. Raimond VII, le fils de Raimond VI, les conservera. Simon de Montfort retourne a Paris rendre hommage au roi de France Philippe Auguste pour ses conquêtes.

 

C'est alors que commence la deuxième phase de la croisade, marquée par une véritable révolte populaire.

 

Raimond VII et son père débarquent en 1216 a Marselha. Les consuls leur remettent les clés de la ville. Ils lèvent une armée de partisans en Provence et sont rejoint par les faydits, nobles bannis d'Occitanie centrale par Simon de Monfort. Fort de sa nouvelle armée, il traverse le Rhône et prend Beaucaire. L'archevêque de la ville avait donné la ville a Montfort, mais la décision du pape ne la mentionnait pas. Les habitants accueillent le comte en libérateur, et le château est assiégé. Simon de Montfort quitte Paris dès qu'il reçoit la nouvelle et part au secours du château de Bèu caire. Il fait le siège de la ville, mais puissamment fortifiée et préparée par Raimond VII, elle lui résiste et Montfort se voit repoussé. Cette victoire rend le moral aux occitans. Simon de Montfort rentre a Tolosa afin de réprimer la révolte de la ville. Il met le feu au quartier juif, mais se voit forcé de se replier devant la population qui monte les barricades. Cependant, l'armée des comtes légitimes tardant a arriver, les capitouls se voient obligés de négocier la paix. La répression des français s'intensifie, mais les exactions commises ne font que renforcer le sentiment de révolte de la population. Cette dernière reprend la révolte dès le départ de Montfort, forcé de combattre le comte de Fois, de prendre des châteaux de Corbières repris par les faydits, et de combattre contre Raymond VII en Provence. Alors qu'il prend Crest, dans le Valentinois, Tolosa a ouvert ses portes a Raymond VI, venu depuis l'Aragon à la tête d'une armée de faydits et accueilli en libérateur. Simon de Montfort trouve a son retour une ville préparée a un long siège.

 

Après deux assauts infructueux, Simon de Montfort se résigne a un siège long. Cependant, il manque de suffisamment de troupes pour mener une telle opération. Il s'empare du faubourg de San Subran, mais s'en fait chasser. A la fin de l'hiver, l'arrivée de renforts croisés va accélérer les choses. Montfort ne veut pas gâcher sa seule chance et doit mener un assaut avant le départ de ces nouveaux croisés. Il fait monter une tour de siège, permettant un assaut directement au niveau des remparts. Le 25 juin, les toulousains tentent une sortie pour détruire la tour. A leurs arrières, les femmes toulousaines mettent en marche les pierrières, mangonneaux, catapultes et autres bricoles, faisant pleuvoir les pierres sur l'armée croisée. Au sein de la mêlée, une pierre vient tout droit où il le fallait et atterrit sur la tête de Simon de Montfort. Son heaume éclate, et il tombe raide mort.

 

Son fils Amaury prend la relève, mais l'armée est démoralisée, le forçant a lever le siège. Tandis que les nouveaux venus croisés rentrent chez eux, il se replie sur ses terres. Les seigneurs occitans soumis a lui se révoltent. Devant les victoires occitanes, il tente de faire appel au roi de France, qui lui envoie son fils Louis à la tête d'une dernière armée croisée. Celui ci s'empare de Marmande, la première ville qu'il croise sur les terres du comte de Tolosa. Il brûle les cathares et massacre le reste de la population, afin d'en faire un exemple. Mais arrivé devant Tolosa, il échoue a prendre d'assaut la ville et se retire, rentrant a Paris a la fin de ses 40 jours obligatoires.

Amaury, ruiné, sans armée et ne tenant plus que trois villes dont Carcassona, quitte l'Occitanie en 1224 et rentre a Paris, où il donne ses droits à Louis, entre temps devenu roi de France a la suite de la mort de son père. Raimond VII retourne Carcassona a son possesseur légitime, Raimond II Trencavel, le fils de Raimond-Rogier mort 15 ans plus tôt.

 

Après 15 ans de guerre, l'Occitanie centrale est de nouveau en paix. La première partie de la croisade se solde par une victoire occitane, cependant cette victoire reste contestée : le roi de France ne reconnaît pas les droits de Trencavel et Raimond VII est excommunié.

 

Comme nous avons pu le voir, le manque d'unité et l'opportunisme au sein de l'aristocratie occitane sera la cause principale de ses défaites initiales. Mais là ou l'unité de l'aristocratie occitane manquait, celle des masses occitanes n'a jamais failli a l'appel. C'est grâce a la révolte populaire occitane que les Montfort subissent leurs premières grandes défaites, a Bèu caire puis a Tolosa. Hier comme aujourd'hui, les masses font l'Histoire.