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Quelques réflexions sur le processus catalan

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Le processus d'indépendance du Principat est dans l'impasse. D'un côté nous avons un État espagnol qui ne veut rien lâcher, une Europe qui ne veut pas créer un précédent ; et de l'autre nous avons les représentants du Peuple catalan qui sont comme paralysés. Malgré les mobilisations de masse de la société civile, la situation risque de s'enfoncer dans un statu quo démobilisateur. Tout cela désarme les masses et crée un sentiment de gâchis énorme.

Mais cette situation est sommes tout logique, une autre aurait en réalité été exceptionnelle. Et pourtant l'histoire, bien souvent, avance avec les exceptions.

Notre point de vue est révolutionnaire. Notre sympathie politique première va à la CUP, cette alliance hétérogène sur des bases révolutionnaires anticapitalistes, qui se développe depuis des années et dont l'un des buts, finalement atteint, était justement d'amorcer un tel processus. 

 
Lénine nous a enseigné qu'être révolutionnaire c'est comprendre l'époque, voir le moment. Cela paraît simple dit comme cela, mais c'est en réalité d'une complexité décourageante. Les révolutions peuvent échouer pour mille raisons. Est-ce le bon moment ou faut il attendre une semaine, un mois ? Doit-on faire cette action aujourd'hui ? etc. Mais nous ne partons pas comme les Communards de 1871, ni comme les Bolchéviks de 1917 ou la CNT catalane de 1936. Nous avons appris des expériences historiques, et nous continuons à apprendre sans cesse. C'est pour cela que même à chaud il est important de réfléchir à tout cela.

Quelques points donc pour amorcer une réflexion et pour tenter de commencer à tirer des leçons pour le futur :

1- Au XXIe siècle, la bourgeoisie n'est plus une classe révolutionnaire. C'est à dire qu'elle ne sera pas prête à remettre en cause le système politique. Bien qu'elle viole sa propre légalité bourgeoise (guerre sale type GAL, la paillote chez francis etc) elle évite d'en arriver à une situation de destablisation du régime (du moins pas tant qu'un danger imminent pour elle ne l'exige, au cas où il y a le fascisme). Elle est aussi adepte des  ). Il n'est donc pas question de savoir si tel ou tel politicien est sincère, mais plutôt de savoir quelle classe il représente. Carles Puidegmont est certainement un indépendantiste sincère, mais il ne peut dépasser une certaine ligne de rupture. Dépasser cette ligne serait mettre les masses en marche, avec tous les risques que cela représente. Notamment et principalement le risque d'une rupture révolutionnaire, et donc que la situation lui échappe. D'ailleurs, depuis le début du mouvement les politiciens catalans n'ont pas cessé de répéter que cela se fera sans violence. Cela ne signifie pas que la violence est un problème éthique pour eux : ils n'hésitent pas à envoyer les Mossos d'Esquadra quand il y a besoin ; mais plutôt de garder un cadre contrôlable. Écraser une révolte ouvrière ne les gênerait pas, par contre être conséquents et aller jusqu'au bout de ce qu'ils ont participé à enclencher paraît impossible.

2- Beaucoup ont été étonnés de la violence dont a fait preuve l'État espagnol. On aurait même cru que c´était le pire État d'Europe. C'est oublier que la démocratie bourgeoise n'est que formelle. L'État « de droit » n'existe que tant qu'il ne met pas en danger la « raison d'État », c'est à dire qu'une force vienne à poser la question du contrôle de l'État. Si une force vient à mettre en danger le  système de domination, alors celui-ci devient impitoyable. Nos démocraties sont des régime de contre-insurrection préventive. L'Italie utilise toujours des articles « anti-subversifs » du Code pénal fasciste même si la régime de Mussolini est tombé en 1945. Souvenons nous que la Botte comptait, en 1979, 25.000 militants et militantes révolutionnaires en prison ! La France aujourd'hui a plus de lois répressives que Vichy. L'Allemagne a « suicidé » les militants révolutionnaires de la RAF en prison. Et il suffit de voir comment l'État français traite les descendants de ses sujets coloniaux dans les quartiers populaires, ou les Kanaks, ou même la jeunesse indépendantiste corse pour comprendre que la démocratie capitalo-parlementaire n'est qu'un concept vide de sens, une variable d'ajustement. Nous ne vivons pas dans une démocratie, ce n'est pas le peuple qui décide mais les monopoles, via le Parlement fantoche. Nous n'avons aucun pouvoir.

3- Car le pouvoir c'est l'exercice de la violence légitime. C'est le contrôle de la force armée pour faire triompher et maintenir sa vision des choses. Les pouvoirs régaliens sont le propre d'un État. Les Catalans avaient commencé à organiser la perception des impôts, édicter des lois pour exercer le pouvoir, mais rien n'a été mis en place pour organiser une force militaire, une armée. Au vu des premiers points, nous comprenons pourquoi cela aurait été assumer une rupture révolutionnaire. Les Catalans ne sont pas plus pacifistes que d'autres peuples, vouloir nous faire croire cela c'est oublier les nombreuses insurrections catalanes à travers l'histoire. Mais une partie de la bourgeoisie catalane s'est positionnée comme force mettant en jeu le pouvoir officiel madrilène, donc comme force lui disputant l'hégémonie politique et économique, tout en mettant en avant les mots d'ordre de « civisme » et de « total pacifisme » pour les raisons que nous avons expliquées : éviter une fuite en avant, incontrôlable pour elle, de l'élément populaire et anticapitaliste.
 
La réponse madrilène ne pouvait être autre que ce qu'elle a été dans le cadre de la monarchie espagnole (voir notre texte sur ce sujet).
 
Nous avons donc d'un côté une bourgeoisie catalane qui voudrait exercer le pouvoir sans en payer le prix, et de l'autre un État central qui brandit à juste titre (légalement !) sa légitimité constitutionnelle que les Catalans ont d'ailleurs largement plébiscitée en 1979, et peu contestée ensuite jusqu'à la revendication du nouveau statut d'autonomie dans les années 2000 (dont la semi-censure par le Tribunal constitutionnel en 2010 a été, conjointement à la crise, ce qui a déclenché le mouvement actuel).
 
Au milieu de cette ubuesque situation, il y a les masses catalanes ou plutôt catalanistes. Elles vont de la petite bourgeoise jusqu'au prolétariat (employés, ouvriers), c'est le gros des troupes. Elles se sont
mobilisées avec honneur et dignité, mais dans des conditions peu claires. Car tout le processus ne dépendait en fin de compte que du bon vouloir de Madrid, vu que la direction bourgeoise catalane acceptait que le processus soit déterminé par le choix madrilène de bien vouloir négocier... et n'avait strictement rien prévu à opposer à une fin de non-recevoir, et aux mesures répressives qui s'ensuivraient inévitablement.
 
Le gouvernement de Madrid allait-il donc être « gentil » et nous donner notre droit légitime ? La réponse a été rapidement apportée par les héritiers de Franco au pouvoir...
 
Mais tout cela était la situation jusqu'à présent... car pourrait bien être venu le fameux moment historique léniniste que les forces populaires patriotes de la base, les Comités de Défense de la République, auraient saisi au vol pour amorcer la continuité-rupture avec ce que nous venons d'expliquer. 
 
C'est en tout cas ce que l'on pourrait croire avoir observé lors des rassemblements du 30 janvier autour du Parlement catalan à Barcelone, où devait se tenir l'investiture comme président de Carles Puigdemont, mais celle-ci a été repoussée à une date indéterminée à la fois sous la pression de Madrid (qui refuse qu'un absent fuyant un mandat d'arrêt puisse être élu à ce poste... excellent prétexte n'est-ce pas !) et sous l'effet de manœuvres et guéguerres politiciennes à l'intérieur même de la bourgeoisie indépendantiste (la Gauche républicaine ERC essayant de profiter de l'empêchement de Puigdemont pour faire élire l'un des siens) :

https://www.elindependiente.com/politica/2018/01/30/los-cdr-superan-a-la-anc-y-omnium-y-dejan-en-evidencia-a-los-mossos/

Les CDR débordent l'ANC et Òmnium au nez et à la barbe des Mossos

Les CDR (Comités de Défense de la République) ont pris ce mardi le contrôle de la mobilisation indépendantiste convoquée initialement pour saluer l'investiture de Carles Puigdemont, et qui s'est convertie après la suspension de celle-ci en une manifestation de rejet de ce report ordonné par le président du Parlement, le républicain Roger Torrent. Les CDR ont dirigé l'assaut sur le Parc de la Citadelle, qui entoure le Parlement, et tenté de franchir les barrières qui protégeaient l'édifice, tandis que l'ANC et Òmnium appelaient à la dispersion du rassemblement.

Les deux grandes formations souverainistes étaient à l'initiative de la manifestation sur la Promenade Lluís Companys, qui s'est dispersée après leurs appels au calme, mais elles se sont vues débordées par l'assaut sur le Parlement lancé par les CDR. L'ANC avait appelé à éviter des "affrontements stériles" dont on "saurait à qui ils profitent", et Òmnium clamait sur Twitter son "caractère pacifique". Des appels qui n'ont servi qu'à soulever l'indignation des indépendantistes les plus radicaux, annonçant leur intention de quitter ces organisations pour rejoindre les CDR. "Quelle honte, l'ANC", ou "cela fait des mois que vous n'êtes pas à la hauteur de la situation", ont été les réponses les plus entendues dans le courant de l'après-midi.

(...)

Défendre la République

Les éléments les plus radicaux de la base indépendantiste ne comprennent pas cette posture légaliste des deux organisations. Ce sont les mêmes qui, en octobre dernier, se déclaraient prêts à "défendre la République" et qui n'ont toujours pas pardonné à leurs leaders de ne pas les avoir dirigés en ce sens le 27 octobre, lorsque tout juste après avoir proclamé l'indépendance au Parlement, le Govern de Carles Puigdemont est rentré dans ses chaumières et n'a même pas fait abaisser le drapeau espagnol du Palais de la Généralité, sous le regarde stupéfait des centaines d'indépendantistes rassemblés sur la Place Sant Jaume.

Avec ces précédents, les CDR ont choisi aujourd'hui d'ignorer les consignes des entités chaperonnées par l'ex-Convergence (CDC, de Mas et Puigdemont) et la Gauche républicaine (ERC), et de mener une démonstration de force face à des Mossos d'Esquadra totalement débordés. Pour l'ANC et Òmnium, l'objectif politique de préserver le prestige des Mossos comme police catalane passe avant la démonstration de la "force du peuple". Mais cet argument est sans valeur pour les CDR, qui persistent à convoquer les manifestants sous les mots d'ordre de "ni un paso atrás" ("pas un pas en arrière") et le hashtag #ElPoderDelPoble (#LePouvoirDuPeuple) sur les réseaux sociaux.

En début de soirée, après que les grandes entités souverainistes aient appelé à la dispersion, les CDR continuaient à appeler à la mobilisation et même à camper devant le Parlement durant la nuit.

Quatre mois d'existence

Au mois de septembre, le rôle d'Òmnium et de l'ANC comme canalisateurs du mouvement social indépendantiste était indiscutable. Il n'y avait pas d'alternative. Quatre mois plus tard, les deux grands paquebots du souverainisme ont pâli face aux Comités de Défense de la République, organisés à travers toute la Catalogne sur un mode assembléiste et avec un programme d'action beaucoup plus direct, ayant donc ce mardi pris la tête des mobilisations devant le Parlement et du l'assaut postérieur sur le Parc de la Citadelle.

(...)

Ils ont aussi été le cerveau derrière les actions les plus marquantes de la grève du 8 novembre. Ce jour-là, les CDR ont été les instigateurs des barrages sur les voies de l'AVE (le TGV espagnol), ainsi que des piquets sur les autoroutes et autres voies d'entrée et sortie de la Catalogne. Ce sont des organisations sans tête visible, sans un Jordi Sànchez ou un Jordi Cuixart, mais avec un pouvoir de mobilisation croissant, très lié à la CUP et à la jeunesse de celle-ci, Arran, et qui repose essentiellement sur la communication immédiate via les réseaux sociaux.

Ce mardi, alors que l'ANC donnait pour terminé le rassemblement devant le Parlement, les CDR lançaient le hashtag #NousRestons et commençaient à affronter les Mossos jusqu'à réussir à forcer le cordon, entrer dans le parc et parvenir jusqu'aux portes de l'hémicycle.

"Le pouvoir du peuple a brisé les chaînes du 155. Ici et maintenant, dans le Parc de la Citadelle, nous résisterons aux menaces et à toutes les manœuvres. Nous voulons la République !!", twittait durant le rassemblement le compte officiel des CDR, tout en encourageant les gens à ne pas se démobiliser et en annonçant de nouvelles actions, simultanées, dans d'autres villes.