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La question jurassienne.

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La confédération helvétique est un pays étrange pour tout citoyen élevé sous la botte de Paris. Embrigadé dans le modèle ultra concentré parisiano-bonapartiste, on ne peut saisir le système politique suisse. La Suisse c'est l'antithèse de la France, quatre communautés linguistiques principales (Germanophone, Francophone, Italophone, Romanche) et des langues nationales non officielles mais reconnues (comtois, arpitan etc).

Un système politique confédéral où chaque canton (rien à voir avec les cantons français) possède un très large pouvoir politique : ils sont souverains. Les citoyens ont l'habitude de voter pour de nombreuses choses, jusqu'à l'achat des avions de chasses par l'état confédéral! La défense est assurée par la population en armes (les jeunes suisses doivent servir trois semaines par an), un citoyen peut choisir d'avoir son arme chez lui. C'est une armée de milice appuyée par une armée professionnelle. L'éducation, les impôts sont confiés à chaque canton, etc.

 

Mais la Suisse n'est pas non plus un paradis, loin s'en faut. La supériorité démographique germanophone (64% de la Suisse) a créé de nombreuses tensions et plus particulièrement dans la république-canton du Jura, ancienne partie du Canton de Berne. C'est une histoire de lutte nationale hors norme car déjà elle a triomphé (partiellement certes) et puis parce que cette lutte s'est passée dans le cadre de la Confédération Helvétique. Le mouvement indépendantiste voulait une république-canton au sein de la confédération et pas une indépendance totale, certains jurassiens la revendiquent quand même mais de manière minoritaire. C'est bien sûr un peu compliqué à comprendre, mais comme nous l'avons dit plus haut et comme nous le verrons plus bas les Cantons ont une très grande autonomie, il jouissent de fait de la souveraineté, ce ne sont pas des autonomies.

 

 

Rappel historique

 

Pour comprendre la question jurassienne il faut remonter dans l'Histoire. Pendant près de 1000 ans le Jura a été uni à l'évêché de Bâle. La Révolution française de 1789 ébranle bien au delà des frontières du royaume. Les Jurassiens de culture francophone (mais encore majoritairement de langue franc-comtoise) et catholique se sentent inspirés par les événements français et déclarent la République Rauracienne en décembre 1792 avec l'aide des troupes françaises. Elle ne dure que quelques mois et en mars 1793 elle est annexée de manière abusive en tant que département à la république française. Le congrès de Vienne (18 septembre 1814-9 juin 1815) mit fin à la période des guerres de la Révolution et de l'Empire et tenta de restaurer l'ancien régime en Europe. Le Jura est rattaché au canton de Berne à majorité germanophone et protestant. Bon nombre d'habitants furent mécontents du rattachement, même si cela contenta le sud Jura de confession protestante. La revendication jurassienne allait courir tout le long du XIXe siècle

En 1826 sous la direction de Xavier Stockmar naquit le premier mouvement autonomiste jurassien qui demandait plus d'autonomie au sein du canton de Berne. Même si ce mouvement réussit à imposer une nouvelle constitution en 1831, l'égalité n'était pas acquise. Entre 1838-1839 le Canton de Berne voulut uniformiser le droit cantonal mais se heurta aux jurassiens qui dépendaient toujours du Code Napoléon. Dans les années 1867-1878 un nouveau conflit oppose les jurassiens catholiques et Berne dans le cadre du Kulturkampft (séparation de l'église catholique et de l’État).

Les jurassiens se sont opposés tout le long du siècle aux Bernois dans un mélange de défense de la religion catholique, des idéaux révolutionnaires et de la culture française. Enfin c'était une opposition à l'assimilation.

 

Au début du XXe siècle avec le développement du chemin de fer et de l'industrie d’importantes vagues d'immigration germanophone arrivent dans le Jura. De nombreuses écoles germanophones ouvrirent leurs portes à partir de 1850, ce qui suscita une vive opposition des francophones. Surtout que le premier chancelier socialiste de Berne affirma que le Jura devait être assimilé. La marginalisation des francophones culturellement et politiquement était en marche. La première guerre mondiale attisa le ressentiment entre les Alémaniques et les Romands (germanophones et francophones). En 1917 un premier comité séparatiste, pour créer un nouveau canton, se constitua mais en donna rien.

 

Le début de la lutte moderne

 

En 1947, l'affaire Moeckli relance la lutte. En effet le parlement Bernois refuse de nommer un ministre socialiste jurassien francophone aux travaux publics, prétextant qu'il ne pourrait pas se faire comprendre de tout le monde1. Apparemment le problème n'était pas simplement d'ordre linguistique, les Bernois ne voulaient pas qu'un jurassien gère un si gros budget.

 

A la suite de cet événement le collectif autonomiste Moutier vit le jour le 2 octobre 1947, tandis que le mouvement séparatiste jurassien (MSJ) naquit le 30 novembre 1947. Ce dernier se caractérisait par le désir d'être au dessus des différences confessionnelles et religieuses. Rappelons que des Jurassiens francophones sont de confessions catholique et protestante et que d'autres sont germanophones. Le MSJ dès le début fut un succès, plus de 3000 personnes adhérèrent. Au pouvoir politique le MSJ opposait un pouvoir symbolique: un hymne, la Nouvelle Rauracienne, ou encore l'instauration d'une fête nationale jurassienne. En 1951 le MSJ se renomme Rassemblement Jurassien pour ne pas alarmer la Suisse alémanique et rassembler les déçus du comité Moutier. Ils avaient aussi dans l'idée de “dépasser les luttes partisans” dans le même style que le rassemblement du peuple français de De Gaulle. Les tensions s'accentuèrent dans le Jura entre pro et anti indépendance, la formule de l'époque résume l'ambiance:« si vous n’êtes pas entièrement avec nous, vous êtes contre nous ».

 

En 1950, les bernois voulurent retoucher à la constitution du canton. En effet dans la version française, la constitution reconnaissait l'existence du peuple jurassien tandis que la version germanique disait que le peuple bernois était un et indivisible. Les bernois voulurent régler cette contradiction en supprimant le reconnaissance du peuple jurassien, ce qui mit le feu aux poudres. Les protestations furent telles que le canton de Berne organisa une consultation. La révision constitutionnelle offrait plusieurs améliorations : “la reconnaissance de l’existence du peuple jurassien, la reconnaissance du caractère officiel de la langue française, la garantie des deux sièges du Jura au gouvernement cantonal et la création d’une commission paritaire et consultative chargée d’examiner le problème des relations entre le Jura et l’ancien canton de Berne”.  9 bernois sur 10 votèrent pour la modification dans la constitution. Mais les séparatistes ne trouvaient pas leur compte dans cette modification, ils interprétèrent le taux de participation très faible chez les germanophones comme un désintéressement du Jura. Surtout que le gouvernement Bernois avait annoncé que la reconnaissance du Jura n'aurait aucune suite juridique. Berne pensait avoir réglé le problème, il n'en était rien. Les pressions séparatistes allaient s'accentuer, surtout qu'ils avaient engrangé une belle victoire symbolique avec l'officialisation du drapeau Jurassien.

 

A la même période et pour contrer le séparatisme, l'Union des Patriotes Jurassiens fut créée, plutôt de tendance conservatrice et défendant les valeurs Suisses. En 1951 un autre groupe fut crée le Verein für bernisch-jurassiche Verständigung (Association pour l’entente entre Berne et le Jura), actif en Suisse alémanique, visant à démontrer l’inanité d’un Jura libre. Dès le début la question jurassienne opposa les jurassiens entre eux mais aussi une partie de la population jurassienne à l’État de Berne. A noter que les militants anti-séparatistes étaient à près de 80% constitués de protestants, tandis que les séparatistes étaient plus contrastés: 38% de protestants, 48% de catholique et 11% d'athées. Même si le critère religieux a été dénoncé il a quand même joué un rôle pour l'indépendance du Jura.

 

En 1957, le RJ lança une initiative populaire, les modalités de cette dernière étant les suivantes: elle prévoyait une consultation pour la séparation dans les 7 districts jurassiens. Si l'issue est positive il demanderont la création d'un canton au gouvernement fédéral. Les Jurassiens des 7 districts s'opposèrent à la création d'un canton. A partir de ce moment le RJ ré-orienta sa lutte politique. Ils passèrent d'un projet politique englobant le Jura entier à un combat pour les districts à majorité francophone car il était clair que les Jurassiens germanophones et protestants ne voulaient pas de leur option politique.

 

A partir de 1962 la lutte prend un nouveau virage avec la création du Front de Libération du Jura qui décide d'utiliser la manière violente pour faire avancer la question jurassienne. Il brûle notamment des fermes acquises par l’État pour établir un camp militaire et font deux attentats contre notamment l'entreprise du président de l'Union des Patriotes Jurassien. Il sabotent en ligne de chemin de fer et commettent un attentat contre la banque cantonale bernoise. En 1963 le premier FLJ est démantelé.

 

En 1965, un nouveau FLJ voit le jour et commet de nouveaux attentats. Il est rapidement démantelé. Un nouveau FLJ voit le jour en 1984 jusqu'en 1993, date à laquelle un militant se fait exploser avec sa bombe lors d'une action à Berne.

 

Il est clair que l'utilisation de la violence a largement fait avancer le processus politique. Surtout que le RJ ne dénonça pas les attentats et la population les soutenait très largement.

 

En 1967, alors que le climat ne cessait de se détériorer l’État fédéral annonça un plan rendant possible un processus d'indépendance. Pour la première fois depuis le congrès de Vienne, le canton de Berne acceptait que son unité soit remise en question. Même si les autorités bernoises étaient persuadées que les Jurassiens, en cas de consultation populaire, soutiendraient l’attachement de leur région au canton, les actions du Rassemblement jurassien (RJ) ont été indispensables pour porter au plus haut niveau de l’État les revendications séparatistes. Une commission des 24 fut mise en place pour rédiger un rapport sur la situation pour le gouvernement fédéral.

Le RJ ne voulut toutefois pas participer à la Commission des 24, considérant que le pouvoir décisionnel demeurait malgré tout entre les mains de l’État de Berne. Les séparatistes s’en prirent en outre aux symboles suisses : le Groupe Bélier2 fêta le premier août (fête nationale suisse) un premier avril, abattit des arbres pour obstruer des routes de l’ancien canton ; des objecteurs de conscience refusèrent d’effectuer leur service militaire en signe de protestation. En avril 1968, les autorités fédérales ripostèrent en « ordonnant la mise au piquet de troupes stationnées dans le Jura ».

 

En juin 1969, la Commission fédérale proposa une procédure plébiscitaire :

– Un premier vote portera sur la séparation de l’ensemble du Jura.

– Ensuite, les districts majorisés lors du premier vote auront le droit de se prononcer séparément lors d’une seconde consultation. Si le Jura se prononce contre la séparation, les districts séparatistes du Nord pourront, par un sous-plébiscite, exiger la formation d’un canton à territoire limité. Inversement, si le Jura tourne le dos à Berne, les districts anti séparatistes du Sud ou le Laufonnais pourront demander à rester bernois.

Puis, le gouvernement bernois modifia quelque peu le processus :

– Au cours d’un troisième plébiscite, toute commune limitrophe d’un district qui a voté autrement que le sien pourra décider de s’y rattacher.

-Enfin, si un canton du Jura se crée, mais que le district germanophone de Laufon3 n’a pas souhaité en faire partie, ce dernier peut choisir entre deux options : rester bernois ou se rattacher à un canton alémanique voisin.

Cette proposition de referendum fut soumis au peuple le 1er mars 1970, elle fut acceptée.

 

Le plébiscite de 1974 : l’indépendance du nord du canton

 

Cependant les modalités du plébiscite ne fut pas acceptée par les indépendantistes car les émigrés jurassiens ne pouvaient pas voter alors que les immigrés alémaniques en avaient le droit. Le groupe Bélier, face aux incertitudes de l'avenir du Jura déclara que la non-violence en suffisait plus. Il mit en œuvre des actions beaucoup plus radicales:

 

« Opération Maison close » le 4 septembre 1971 (la porte de l’Hôtel de Ville de Berne fut murée), « Opération Macadam » le 18 mars 1972 (les voies du tram de Berne furent goudronnées), occupation de l’Ambassade suisse à Bruxelles le 3 août 1973 et du poste de police cantonale à Delémont, le lendemain. L’État de Berne que la Confédération se trouvaient donc pris pour cible. Le 5 décembre 1973, le Groupe Bélier alla même jusqu’à brûler des figures de polystyrène représentant les conseillers fédéraux.

 

Le plébiscite eu lieu le 23 juin 1974, après trente ans de lutte, un nouveau canton voyait le jour. Un jour avant le scrutin, un membre du Groupe Bélier trouva la mort, atteint d’une balle tandis qu’il voulut hisser un drapeau jurassien. On peut imaginer la tension qu'il devait avoir dans le Jura à cette époque.

Le 24 septembre 1978, le peuple et les cantons suisses acceptent la constitution du canton du Jura, qui voit officiellement le jour le 1er janvier 1979. Mais le Jura se trouve désuni. Tandis que les trois districts du nord du Jura (Franche-montagne, Delémont, Porrentuy) deviennent la République et canton du Jura, les trois district du sud (Courtelary, Neuville, Moutier) restent dans le canton de Berne et Laufon rejoins le Canton de Bâle-campagne. Des échauffourées se produisent avant et pendant le troisième plébiscite, notamment à Moutier entre séparatistes et forces de l'ordre, (nommées par la suite les « événements de Moutier ») entre le 1er et le 8 septembre. Durant ce laps de temps, la ville est littéralement occupée par les séparatistes qui finissent par être délogés de manière musclée par les forces de l'ordre

 

Mais pour les séparatistes la lutte continue, en 1982 la mairie de Moutier devient pro-canton du Jura. De fort noyau de séparatisme subsistent dans le Jura Bernois.

Après la mort d'un jeune militant du groupe Bélier en 1993, le gouvernement fédéral lance des consultations pour régler définitivement la question jurassienne. Il admet que séparer le Jura a été une erreur. Il propose donc un référendum pour créer un nouveau canton regroupant les deux Juras.

Le 24 novembre 2013 une consultation binationale propose l'option de création d'un seul canton du Jura. Encore une fois le nord est pour un Jura uni, tandis que le sud est contre. Seul dans la ville de Moutier le oui triomphe. Les autorités de la ville de Moutier décident d'organiser un nouveau référendum pour décider de leur appartenance cantonale. C'est chose faîte le 17 septembre 2017, le rattachement triomphe d'une courte tête avec 51,72% des suffrages exprimés.

 

Le rattachement de Moutier scelle sûrement et définitivement la question jurassienne, bien que le Jura historique reste divisé. Il y a quelques personnes qui voudraient une véritable indépendance mais ils restent minoritaires.

Nous pouvons retenir de cette lutte que la mobilisation est toujours payante mais qu'elle se situe sur une longue durée. Il en faut pas non plus lésiner sur les moyens d'actions, les militants jurassiens ont par exemple distribué en 1964 5 millions de tracts dans toute la Suisse pour sensibiliser à la question jurassienne. Ils sont allés de nombreuses fois à l’affrontement avec les autorités. Une question ne peut exister que si elle est entendue. Nous, occitanistes politiques, nous devons apprendre de ce type de lutte.

1 Hans Tchumi le 17 septembre 1947 « Nous ne voulons pas qu’un directeur des Travaux publics s’adresse en français à une salle où la majorité ne connaît pas cette langue. »

2 Le Groupe Bélier est la branche jeunesse du Rassemblement Jurassien du canton du Jura en Suisse, fondé en 1963

3 District Jurassien germanophone mais majoritairement Catholique.