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Analyse de la situation brésilienne : Ce n'est que le point de départ (Apenas o ponto de partida)

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Ce n'est que le point de départ (Apenas o ponto de partida)

A Nova Democracia - Igor Mendes 

Ne pas participer à la farce électorale, ne pas légitimer ce grotesque jeu aux dés pipés, est la seule réponse qui prépare le terrain aux luttes de demain.

Le premier tour des élections a consacré la nette victoire de Jair Bolsonaro (PSL), obtenant quelques 49 millions de suffrages, sur Fernando Haddad du PT. Dans les États fédérés, les alliés de la première ou dernière heure de l'ancien capitaine ont souvent réussi une rapide ascension face à leurs concurrents et détrôné quelques figures de proue de la politique traditionnelle du pays.

Chefs d'entreprises, juges, militaires pullulent à présent comme représentants de la "nouvelle politique" avec la bénédiction de Dieu, de la Bourse et de l'évêque Edir Macedo (mais pas forcément dans cet ordre).

Quelle hypocrisie ! Ce sont ces bureaucrates, ces entrepreneurs nouveaux riches qui piétinent au quotidien le peuple le plus pauvre dans les terribles engrenages juridiques, policiers et administratifs du vieil État réactionnaire. Si les parlementaires corrompus rédigent les lois, ce sont ces messieurs soi-disant "éthiques" qui les font appliquer à fer et à feu contre les masses populaires, pendant qu'ils jouissent de salaires exorbitants et de toutes sortes d'avantages financés par ce même argent public dont ils se prétendent gardien. Derrière cette façade "respectable" s'abritent d'anciens producteurs de films pornos, des tueurs professionnels ou encore des politicaillons du petit clergé, dans le spectacle abject qu'est devenue la politique officielle du pays.

La vérité est qu'une partie importante des masses, faute de trouver une alternative qui représente clairement ses intérêts et assommée par des années de récession et de sous-emploi, a pu se laisser attirer par les sirènes de ceux qui parlent le plus fort contre "tout ça". Ceci nous est démontré par le fait que tous les principaux partis de la "Nouvelle République" [depuis la fin de la dictature militaire, 1985, NdT], et non moins voire plus que les autres le PT, ont subi la défenestration de leurs vieux caciques et une perte considérable de sièges dans le législatif comme l'exécutif [il faut aussi rappeler à ce stade que le PT a été poussé dans la tombe, au bord de laquelle l'avaient mené 13 ans de gestion "de gauche" du capitalisme semi-colonial, par le coup d'État parlementaire de 2016 et la persécution judiciaire de ses principaux dirigeants]. Il est également nécessaire de souligner que quelques 30% de l'électorat, 40 millions de personnes, ne se sont pas présentées devant les urnes ou ont voté blanc ou nul, taux le plus important depuis des décennies [dans un pays où le vote est obligatoire NdT]. Ceci montre sans équivoque l'illégitimité de ces élections, comme institution capable de représenter réellement la volonté populaire.

De fait, lorsque nous voyons la Bourse monter et le taux de change du dollar baisser face à la monnaie nationale à mesure que Bolsonaro progresse dans les prévisions, il apparaît clairement que le "marché", ce gouvernement invisible, a déjà choisi son camp. Ce qui vient corroborer la thèse, depuis toujours défendue dans nos colonnes, que les élections ne sont rien de plus qu'un grotesque jeu aux dés pipés.

En définitive, quelle est la signification de la victoire promise du duo Bolsonaro-Mourão ?

Il faut d'abord le dire fermement : ce sera une victoire à la Pyrrhus, pour la simple et bonne raison que leur gouvernement représentera des intérêts diamétralement opposés à ceux de l'immense majorité du peuple brésilien. Bien qu'il puisse, à court terme et de prime abord, présenter une apparence de solidité, s'appuyant sur un Congrès National caractérisé par son inertie vis à vis de quiconque occupe le Palais présidentiel, il ne tardera guère à être démasqué. Deux types de contradictions minent d'ores et déjà la chape de plomb ultra-réactionnaire : celles entre la cupule dirigeante et ses bases, puisque, contrairement à ce que celle-ci prétend, elle gouvernera en faveur de "tout ça", de l'ordre établi, frustrant les espoirs de "rupture" de ses électeurs ; et celles au sein même de la cupule elle-même, déjà partagée entre une aile dite ultralibérale, liée au secteur bancaire international, qui voudrait privatiser tout ce qui peut l'être, et une autre affirmant vouloir "préserver les secteurs stratégiques", s'identifiant avec les secteurs bureaucratiques du capital monopoliste (militaires au discours patriotiques).

Un exemple éloquent des contradictions insolubles sous-jacentes est la question des impôts. Prenons la grande propriété agraire, l'agro-business : ceux-ci ne survivent, de fait, qu'au prix de massives subventions d'État, que ce soit sous la forme de crédits, ou de déductions fiscales, et leur soutien ne sera garanti que tant que l'ensemble de la population restera écrasé d'impôts pour les soutenir ainsi. L'État "minimal" promis ne sera ainsi minimal que pour ce qui concerne les droits sociaux de la majorité, et conservera sa "grosseur" actuelle pour ce qui est de distribuer les privilèges à une minorité. La vaste "classe moyenne" de petits et moyens propriétaires (dans le commerce, les transports, les services, l'industrie etc.), pour férocement "bolsonariste" qu'elle soit, finira par recevoir la facture de tout cela. Son enthousiasme actuel pourrait bien  alors se retourner en son contraire.

La crise, quoi qu'il arrive, se poursuivra et avec elle l'insatisfaction populaire et la contestation. Le 28 octobre ne signifiera ni sa résolution, ni un quelconque grand "retour en arrière", pour furieuse que tende à se faire la lame de fond anticommuniste, mais seulement le point de départ d'une nouvelle grande vague de secousses politiques qui déferlera inévitablement.

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Le grand projet de conciliation nationale représenté au long des dernières décennies par le PT, a échoué et s'évanouit à vue d'œil. Depuis les Journées de Juin [2013], la lutte des classes au Brésil se radicalise rapidement. Marx nous a expliqué que la révolution sera l'œuvre de ceux qui n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ce que nous pouvons voir est que la gauche officialiste du pays, enchaînée par mille petits liens à l'ordre ancien, représente ceux qui ont quelque chose à perdre, qui sont nostalgiques du temps où les secousses sociales ne venait pas sous leurs fenêtres les priver de leur stabilité et les arracher à leur routine chérie. Et ce, pour ne pas parler de ceux qui ont carrément fait fortune depuis les hautes sphères de l'appareil réactionnaire d'État.

Le PT, appuyé par le révisionnisme du PCdoB et autres faux communistes, qui a vendu au long des dernières décennies l'indépendance du mouvement ouvrier et populaire, l'a démobilisé, dépolitisé et converti en un inoffensif appendice de la démocratie bourgeoise, nous a conduits là où nous sommes. La montée de l'extrême-droite n'a pas surgi de nulle part, par volonté divine ou loterie. Elle s'explique par le processus historique. La prétention à remplacer la lutte des classes par le populisme assitancialiste, tout en appliquant toutes les recettes économiques de l'impérialisme, s'inscrit dans l'offensive générale de la contre-révolution mondiale déchaînée depuis les années 1980 et n'a fait que tromper une grande partie des masses. Tous ceux qui n'ont fait qu'alimenter des illusions quant à une prétendue transformation pacifique et indolore de le société brésilienne, exclusivement menée par en haut, respectueuse "des autorités et des lois" (nous savons bien dans quelles classes ces autorités se recrutent et qui leurs lois servent...), recueillent aujourd'hui ce qu'ils ont semé et parmi eux, ceux qui s'identifient sincèrement aux véritables intérêts des classes populaires doivent réfléchir avec les plus grands sérieux et honnêteté à tout cela.

Les réformistes traitent le phénomène réactionnaire comme extérieur à la lutte des classes, dans une supposée lutte entre "civilisation et barbarie", fort peu convaincante pour les miséreux qui connaissent déjà de près la barbarie aux portes des hôpitaux ou dans les files de sans-emploi. Ils ne veulent pas vaincre le Talon de Fer de la Réaction dans une lutte à mort, mais le tenir en laisse avec les lois de la propre bourgeoisie. En fin de compte, il ne reste qu'à se lamenter du désordre. Ces personnes, qui ont lu les philosophes bourgeois, ont cru pieusement que la démocratie bourgeoise était réellement démocratique, éternelle et immuable. Lima Barreto, il y a un siècle, devançait de loin ces intellectuels contemporains lorsqu'il s'exclamait : "La loi... Quelle farce, quelle escroquerie pour dépouiller les faibles et les naïfs !"1.

Le processus de réactionnarisation de l'État bourgeois et grand propriétaire terrien, au service de l'impérialisme, est inévitable. Quelle autre forme de gouvernement est compatible avec une aussi brutale concentration de rente, de terres, des millions de personnes sans ou en sous-emploi et une économie toujours plus agro-minéro-exportatrice ?

Ceci est un chemin sans marche arrière. Dans les faits, la Réaction n'a pas et n'a jamais eu la moindre hésitation à piétiner ses propres lois si ses intérêts l'exigent. Critiquant les illusions constitutionnelles si caractéristiques de toute une pseudo-gauche opportuniste et électoraliste, expression typique de l'idéologie petite-bourgeoise, Lénine disait : "Si le pouvoir politique d'État se trouve entre les mains d'une classe dont les intérêts coïncident avec ceux de la majorité de la population, alors il est certes possible de gouverner l'État en réel accord avec la volonté majoritaire. Mais si le pouvoir politique se trouve aux mains d'une classe dont les intérêts ne sont pas ceux de la majorité, alors quelque gouvernement 'selon la majorité' que ce soit devient un leurre et outil de répression de cette majorité. N'importe quelle république bourgeoise nous montre des centaines et des milliers d'exemples de cela. Pour cette raison, toute la question, si celle-ci est posée en termes matérialistes et marxistes et non juridico-formels, consiste à exposer cette divergence d'intérêts et combattre la tromperie des masses par la bourgeoisie"2.

Non seulement les régimes fascistes, mais même les constitutions les plus démocratiques ont toujours prévu des mesures extrêmes, des états d'exception contre les rébellions de masse. Les libertés démocratiques sont pour nous un moyen de préparer les grandes batailles à venir, et doivent en ce sens être défendues, mais pas comme un prétexte pour renoncer à ces batailles, qui tôt où tard feront rage.

L'opposé du fascisme, en dernière analyse, n'est pas la démocratie bourgeoise mais la révolution prolétarienne.

Notes :
1 - Lima Barreto, "O cemitério dos vivos", p. 85. 
2 - Lénine, "Sur les illusions constitutionnelles", éditions Avante!, Œuvres choisies en 6 tomes, tome 3 p. 303.

Texte original: ici