Arnaud Bernard, gentrification et instrumentalisation

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On le sait, depuis quelques années et tout particulièrement (hasard ?) sous la présidence jupitérienne de Macron, se multiplient les discours quant à l'insécurité en particulier des femmes face au "harcèlement de rue", et de manière générale quant à l'ambiance "insécuritaire" de certains lieux, quartiers etc. 

 Pour citer un article de presse au sujet d'un quartier de la métropole occitane Toulouse https://actu.fr/occitanie/toulouse-place-arnaud-bernard-confisquee-femmes-une-association-monte-creneau : un lieu "confisqué aux femmes", "oppressant", qui "n'incite pas les femmes à se rendre sur l'espace public"...

 

Les choses ainsi présentées, qui pourrait exprimer la moindre hésitation quant à l'urgence de mettre fin à une telle situation, de rendre enfin (en particulier pour les femmes) ce lieu sûr, ou comme on dit dans un certain néo-jargon contemporain, safe ? Allant déjà de soi que, l’association dont il est question étant dirigée par une femme d’origine africaine, sont censés être écartés d’entrée de jeu tous les soupçons de racisme…

 Cette idéologie de l'"espace safe" (sûr, en sécurité, sans agression) est de toute manière aujourd'hui généralisée dans nos sphères politiques et ce, pour faire court, de l'extrême gauche à Marlène Schiappa. Dans certaines métropoles, des affichages dans les bus rappellent désormais que "mains baladeuses = 5 ans de prison", par exemple.

 Ceci n'est pas en soi, unilatéralement en tout cas, une mauvaise chose. Il ne s'agit évidemment pas ici de considérer acceptables les agressions sexistes, ou quelque agression que ce soit. La violence au sein du peuple en général, la violence patriarcale en particulier, sont des choses qui doivent et que nous devons lutter pour faire disparaître.

 

La différence, simplement, du matérialisme en la matière est qu'il ne se place pas dans une posture moralisatrice, et encore moins hygiéniste sociale, mais dans une démarche analytique et explicative.

 

Pour combattre, et faire disparaître quelque chose, il faut l'expliquer et le comprendre. De quel rapport social entre A et B, peut par exemple provenir le comportement social violent de B sur C ? C'est cela, le matérialisme.

 

Tout d'abord, il est avéré que les agressions et bien plus grave, les viols par des inconnus dans la rue représentent une très faible proportion de ces actes en réalité. Dans 90% des cas (voire plus), ils sont perpétrés par l'ENTOURAGE (familial, amical, professionnel) de la victime... C'est à dire, concrètement, par des personnes du même milieu social (ou des supérieurs hiérarchiques, dans le cadre professionnel), et qu'elle connaît.

 

Focaliser la question des agressions sexistes sur une population en particulier, les "zonards" (souvent non-blancs...) de tel ou tel lieu urbain, est donc d'entrée de jeu une escroquerie intellectuelle ; pour ne pas dire lourde de "subjectivité" sociale et raciale (une subjectivité qui conduirait à percevoir n'importe quel comportement d'"approche" de ces individus comme une agression potentielle*, et non les "approches" d'un mec blanc fringant qui pourrait pourtant - sans que personne ne le sache en dehors de ses victimes craignant de parler - avoir plusieurs viols à son actif... ou simplement d'un mec blanc "normal" bourré qui sera simplement vu comme "un mec bourré", bref).

 Les agressions sexistes sont potentiellement partout dans une société non seulement patriarcale depuis des millénaires, mais encore dont le patriarcat s'est depuis quelques décennies "mercantilisé", dans une véritable transformation des femmes en marchandises qui fait de l'acquisition d'une partenaire "bonne", ou simplement d'un rapport sexuel, un "trophée" de réussite au même titre qu'une Rolex, une belle bagnole ou un iPhone. Bien entendu, les gars qui "zonent" dans tel ou tel quartier et sont ressentis comme une menace par les femmes qui y passent ne sont pas extérieurs à cette société. Ils sont au contraire totalement imprégnés et formatés par elle.

 Mais qui sont donc ces "zonards", et que font-ils là à zoner et lancer des "paye ta chatte" ?

 La réponse en est peut-être fournie dans cet excellent texte d'HouriaBouteldja, du Parti des Indigènes de la République, où elle analyse cliniquement (et brillamment) l'impact du discours d'Alain Soral sur les jeunes hommes non-blancs : http://indigenes-republique.fr/en-finir-avec-le-soralisme-en-defense-des-lascars-de-quartiers-comme-sujets-revolutionnaires/

 

"C’était en 2004 dans l’émission « Tout le monde en parle » de Thierry Ardisson. Le passage du polémiste a véritablement fait sensation et est devenu une référence télévisuelle pour de nombreux jeunes hommes des quartiers. Au milieu d’une grande diarrhée verbale, il y évoque ces masculinités mises aux marges par le pouvoir de la masculinité blanche hégémonique et y énonce quelques fulgurances qui toucheront la gente masculine indigène en plein cœur. Il est sans doute le premier à avoir exprimé à une heure de grande écoute un profond malaise masculin : 

 « Il y a toujours la possibilité pour la jolie beurette, celle qu’on a appelé « l’Aziza », de se sortir de la banlieue en allant proposer ses fesses en boîte de nuit alors que le mec lui n’y rentre pas. Faut pas oublier toute la souffrance d’être un franco-maghrébin en bas d’un immeuble, qui voit que sa sœur peut se faire inviter en boîte et lui qui n’a que sa misère à proposer. N’oublions pas que quand t’es un garçon et que tu veux inviter une fille au resto, contrairement au baratin des féministes, il faut pouvoir payer pour toi et pour la fille parce que c’est ça la concurrence des mâles. Il faut pouvoir gagner deux fois plus, et les mecs gagnent plutôt deux fois moins ». 

 En quelques mots, il évoque un mal être social authentique qu’aucune personnalité publique n’avait tenu avec une telle force et un tel impact au moment où les Ni Putes Ni Soumises sont au sommet de leur gloire médiatique. Il dit en creux : le « lascar » est privé de tout statut social puisqu’il n’a pas de travail et ne peut même plus jouer son rôle historique de responsable de la famille ; que cette privation n’est pas compensée par une autre forme de sociabilité (sortir "pécho" en boîte, en clair) ; que les idéologies d’État le mettent en concurrence avec les femmes de sa communauté et que ses sœurs sont tout à la fois les vecteurs de son humiliation et des trophées entre les mains des hommes blancs."

 Raisonnement qui pourrait dans une certaine mesure être étendu aux prolos blancs "sans dents chômeurs consanguins"... Voilà pour ce qui est de "comprendre-expliquer" ; passons donc maintenant à "combattre". 

 

BIEN SÛR que ces comportements, comme tous les comportements de concurrence, d'agression, de guerre de tous contre tous au sein du peuple doivent être combattus et amenés à disparaître. Mais ceci doit absolument, ne PEUT passer que par une MOBILISATION des masses populaires elles-mêmes contre la société capitaliste et raciste qui va de pair avec le patriarcat ; et une révolution culturelle générale.

 L'idéal, ce qu'il faudrait viser à atteindre, en fait, serait que tout le monde soit la police face aux comportements d'agression ou de nuisance au sein du peuple, pour intervenir, réguler, faire cesser en cas de menace imminente sur l'intégrité physique des personnes, raisonner aussi, et parvenir au final à une vie sociale harmonieuse de respect et de sécurité pour tous et toutes... Ce qui ne serait bien sûr entièrement possible que dans une société débarrassée du capitalisme qui engendre perpétuellement les problèmes.

 Car en attendant, si l'on s'en remet à la police justement, à l'institution, à l'État ; c'est à dire à la bourgeoisie qui les dirige ; on a l'assurance que tous ces problèmes ne seront que des prétextes, et les intérêts capitalistes le vrai but poursuivi.

 À Toulouse, donc, la presse locale, après la présentation d'une de ces associations dédiées à la liberté des femmes d'aller et venir tranquilles dans un quartier réputé "populaire et festif" de la ville, est on-ne-peut plus claire dans ses exemples de "changement d'ambiance" du dit quartier (inventaire presque à la Prévert...) : "une boutique éthique et un fromager", "un café céramique tout comme une boutique de sacs issus du commerce équitable", "un restaurant qui mêle classiques de la gastronomie française et produits exotiques", "bref, la physionomie du quartier est en train de changer doucement"... C'est le moins qu'on puisse dire en effet !

 Ce sont là ni plus ni moins que des exemples de GENTRYFICATION. De par la culture à laquelle ce type de lieux s'adresse, nous voyons clairement que rendre ce quartier "safe" signifie y attirer une "nouvelle population", qu'on qualifiera pour faire court de "bobo", et en chasser les classes populaires et en particulier les classes populaires racisées – "les Arabes et les Noirs", soyons clairs même si l'antiracisme moral d'État interdit aux promoteurs de la démarche de présenter les choses en des termes aussi bruts.

 

EN CLAIR : les problèmes engendrés par le capitalisme lui-même, comportements agressifs envers les femmes "marchandise inaccessible" qui ne se sentent plus en sécurité, ou autres rendant tel ou tel lieu "mal famé" ("spot" de toxicomanie par exemple) ; ce que le marxisme a pu qualifier il y a longtemps de lumpenproletariat (individus populaires soit tombés dans l'autodestruction, soit/et particulièrement plongés dans la logique de guerre contre tous, de "loi de la jungle") ; sont saisis comme prétextes pour un authentique NETTOYAGE SOCIAL, une conquête de territoires-marchés qui repoussera toujours plus loin (ou concentrera toujours plus en ghettos "faciles à éviter") les couches populaires en particulier non-blanches (et les problèmes…) ; hors de la vue des bons citoyens honnêtes et (surtout) "branchés" à fort pouvoir de consommation (tellement fort qu'ils pourront même parfois donner sans sourciller aux Enfoirés, à l'UNICEF pour une école en Afrique et même à SOS Racisme, bon, ça réduit les impôts aussi il faut dire).

 

Cela peut même, comme dans la capitale provençale Marseille, à la Plaine, prendre la forme dans un premier temps d'un investissement du quartier par des petits bobos "roots" ou keupons, joueurs de djembé ou cracheurs de feu, et des lieux de convivialité "alternatifs" ; avant que ceux-ci ne soient à leur tour évincés par les véritables bobos proprement dit à portefeuille épais, chemise blanche ouverte jusqu'à mi-torse et barbe de 8 jours.

 Eh oui, car après "les Arabes et les Noirs" (en clair, une fois le langage "safe" décodé) et leurs tristement renommés "sexes-couteaux" (comme disait Fanon), voilà que petit et petit c'est toute la convivialité de rue, consommation festive d'alcool sur la voie publique (ce qu'en espagnol on appelle botellón), ou de lieux alternatifs relativement ouverts sur la rue, qui se voit taxée de source de "nuisances" et d'"insécurité" ; au profit de lieux fermés à tenue correcte exigée et bien chers, dégageant de fortes plus-values (synonymes aussi de plus d'impôt sur les sociétés et de taxe professionnelle) ; et ce sont à leur tour les petits fêtards blancs désargentés qui y passent... Voilà qui nous rappellerait presque l'histoire d'un pasteur allemand dont nous avons oublié le nom ("quand ils sont venus chercher"... etc.).

 Dans ce cas comme tant d'autres, les discours "progressistes" de "safitude" viendront encore et toujours enrober cette politique de véritable petit impérialisme territorial "de proximité", de colonialisme intra-urbain.

 Dans cette optique ainsi posée, d’ailleurs, si l’on veut parler de violences à "connotation sexuelle" (on va dire), il faudrait selon une militante toulousaine qui connaît bien les lieux et la situation du quartier dont nous avons parlé, ne pas oublier la première et plus omniprésente de toutes : celle de police contre les jeunes hommes arabes et noirs, tous les joursavec des réquisitions du procureur qui justifient de véritables rafles ; une violence qui (nous citons) "prend des formes sexuelles assez souvent, parce qu'un flic qui humilie, qui ‘castre’ le mâle arabe/noir a le même délire perso qu'un violeur"

 S'il est clair pour nous que les violences sexistes, et les comportements "lumpen" de manière générale, ont vocation à disparaître dans la même lutte que doivent mener les classes populaires elles-mêmes pour la destruction du capitalisme qui les engendre ; et s'il ne s'agit pas de nier l'insécurité ressentie à certains endroits par des personnes qui se sentent peu aptes à l'autodéfense, non sans avoir pour autant un recul critique sur ces ressentis subjectifs (subjectivité sociale et raciale, comme on l’a dit, par rapport à ce qu'est la réalité statistique des agressions sexuelles*) ; il n'en est pas moins hors de question de prêter le flanc à ces politiques de colonisation petite-bourgeoise des espaces urbains (globalement) intra-périphs aux dépens des classes populaires en particulier non-blanches, qui s'appuient sur ces prétextes, et qui doivent toujours être considérées par nous comme l'ennemi principal.

 

 

* La même militante citée plus haut évoque à ce sujet Frantz Fanon et son portrait de la peur "instinctive" des femmes blanches envers l’homme non-blanc ("Nous avons pu voir, alors que nous étions militaires, le comportement de femmes blanches en face de Noirs au cours de soirées dansantes. La plupart du temps, les femmes esquissaient un mouvement de fuite, de retrait, le visage rempli d'une frayeur non feinte") ; peur dont ceux-ci joueraient parfois pour prendre une forme de "revanche" ; et nous raconte pour sa part traverser elle-même le secteur tous les jours ou presque, dans "toutes les tenues possibles" et n’avoir jamais eu de problèmes car "je ne suis pas blanche et ils savent que je n’ai pas peur d’eux"