Un travailleur bigourdan de l’E.N démissionne suite à des reproches sur son handicap physique.

Published in Societat Read 169 times


Nous revenons sur la démission en 2019 de Sylvain Pujol, 26 ans, travailleur handicapé en occitan dans le 1er degré.

Sylvain connaît des débuts heureux dans l’exercice de son métier de professeur des écoles, que se soit avec les collègues comme avec les élèves. Tout va pour le mieux jusqu’en octobre 2018 où un événement délicat survient en classe : un élève prend un couteau et le place contre sa gorge en menaçant de se suicider. Sylvain signale les problèmes récurrents avec cet élève mais rien ne bouge avant la fin décembre.

Les deux « tuteurs » de Sylvain, l’un étant formateur en occitan, l’autre conseiller pédagogique viennent le visiter en classe et vont rejeter la faute sur son handicap : un strabisme (Sylvain a été opéré trois fois de l’œil). « Vous ne pouvez pas voir le tableau », « vous ne pouvez pas vous déplacer entre les rangs »… jusqu’à ce qu’un des formateurs lance un « vous vous servez de votre handicap quand cela vous arrange » faisant référence à un mail envoyé par l’enseignant demandant à changer de poste car, n’ayant pas le droit de passer le permis de conduire, il lui fallait des postes adaptés (il avait alors deux logements pour pouvoir couvrir toutes les écoles!).

Après cela, Sylvain est en arrêt en janvier 2019 et démissionnera quelques mois plus tard. « Qu’èra vadut impossible de tribalhar dab monde atau… Que pensavi virar completament la pagina de l’occitan après aquò. » déclare Sylvain avec le recul, dégoûté. A l’automne 2019, il retente de réintégrer l’Académie de Tolosa en se proposant comme contractuel à la rentrée 2019 et envoie une lettre que nous publions ci-après. « Les inspecteurs étaient près à me prolonger ». Cependant, la lettre restera sans réponse et Sylvain s’exile à Paris pour retenter le concours, assurant des cours particuliers pour élèves en difficultés en espérant être reçu et pourvoir un des 500 postes dédiés aux personnes handicapées ce qui couvre seulement 2% des effectifs dans le premier degré alors que le cotât est normalement à 5% dans le service public. Aussi les statistiques nous apprennent que « parmi les jeunes de 10 à 24 ans, 5 % déclarent être touchés par des déficiences et des limitations d’ordre moteur, sensoriel ou cognitif, pouvant les mettre en situation de handicap. 41 % d’entre eux déclarent avoir subi au cours de leur vie une discrimination à cause de leur état de santé ou d’un handicap. C’est huit fois plus que chez les jeunes sans handicap. »1

Au-delà du caractère discriminatoire des propos, c’est l’incompréhension la plus totale qu’un formateur en langue démotive aussi salement un enseignant en langue occitane quand on connaît les difficultés du premier degré à obtenir des postes. Sylvain ajoute que la quasi absence de soutien et de réaction du « milieu » occitaniste a été une grande déception.

Voici la lettre envoyée le 9 octobre :

 

"Monsieur le Recteur de l'Académie de Toulouse

Madame l'Inspectrice

Monsieur le médiateur

Madame, Monsieur

J'ai été recruté en tant que professeur des écoles stagiaire en octobre 2016 ayant fini sur liste complémentaire du CRPE externe spécial occitan.

Lors de ma première année d'exercice j'ai un poste fractionné en 4 classes dont une REP+ aux Isards. Poste très délicat pour un débutant. En accord avec l'inspectrice des quartiers Nord je finis l'année à partir du mois de mai sur un poste dans une classe à Basso Cambo.

Suite à cette année je suis nommé stagiaire en demi poste à Saint Lys et à l'ESPE de Montauban.

Je suis travailleur handicapé, ayant été opéré trois fois de mon strabisme à 3, 10 et 22 ans. Je suis un miraculé de la science. Je me suis toujours battu pour être «comme les autres». J'ai eu une scolarité des plus normales, quelques aménagements et le suivi de l'ASEI jusqu'au collège.

J'ai malheureusement subi le harcèlement au collège et au lycée. Chose plus grave l'année au cours de laquelle je passe mon concours je suis victime de ses propos de la part d'un professeur de l'ESPE de Tarbes «Avec votre écriture de porc vous ne serez jamais professeur.»

Je vous signale que je ne peux passer le permis de conduire à cause de mon acuité visuelle. J'étais dysgraphique mais suite à de nombreuses séances de calligraphie j'ai une écriture correcte. Je considère avoir été victime de discrimination de la part de mes tuteurs cette année de stage. Je tiens à vous préciser que je mettais 3h de transport en commun entre Montauban, lieu de l'ESPE et Saint Lys, l'école où j'étais en poste et que j'avais deux logements.

Durant cette année les débuts sont bons mon premier rapport de tuteur en attestant. La situation se complique avec un élève dont je signale rapidement auprès du comité santé au travail les agissements : menaces, insultes et mise d'un objet coupant sous sa gorge avec signe de suicide. au lieu de prendre de mes nouvelles et d'avoir pris des mesures mes tuteurs s'en prennent alors à mon travail, mon écriture et plus grave mon handicap visuel soi-disant responsable de la situation. Lors d'une réunion avec mes deux tuteurs à la place de me raconter cet événement traumatisant arrivé en classe l'un de mes tuteurs prononcera cette phrase qui me hante encore aujourd'hui «Vous vous servez de votre handicap quand cela vous arrange» J'ai

demandé rapidement un changement de classe qui m'a été refusé mettant de côté la jurisprudence et la bienveillance prétendue. Je me suis arrêté à partir du mois de janvier.Je tiens à signaler que les 3 IEN avaient décidé à la fin de l'année de me prolonger mettant en tort les tuteurs responsables de cette situation.

J'ai préféré démissionner, totalement perturbé par tous ces événements. Aujourd’hui je me suis reconstruis et je souhaite de nouveau enseigner dans votre académie. Je me suis inscrit au concours et je vous ai envoyé une candidature comme contractuel. Vous avez l'opportunité de rattraper les actes commis à mon égard. Je connais les besoins de stagiaires et de professeur des écoles. J'espère qu'après la lecture de cette lettre vous aurez quelque chose à me proposer. L'erreur est humaine il est diabolique de persévérer.

Veuillez agréer Madame, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

Sylvain PUJOL

A Aureilhan le 9 octobre 2019"

 

 

L’Education nationale fait partie de ces corps de métier où les problèmes se règlent en interne sans faire de vagues. Tous les travailleurs et toutes les travailleuses du privé comme du public doivent s’unir contre les discriminations de toutes formes. Et de manière globale, le silence qui entoure les mises à l’écart dans le milieu professionnel occitan est encore bien trop lourd.

1https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280906

Fòto : Rectorat de Tolosa

More in this category: « L'Amassada en résistance